Vince Martin

Il est de ces musiciens essentiels qui ont façonné un courant musical, ont défriché des contrées culturelles encore inexplorées pour y bâtir dans l’ombre une avenue pavée sur laquelle d’autres ont marché à leur suite. Ces autres qui, souvent, deviendront plus célèbres que ces grands bâtisseurs qui leur servaient de modèle. Vince Martin était là bien avant Dylan, David Crosby, Tim Hardin et tant d’autres qu’il a côtoyés, aux débuts desquels il a assisté.

S’il a connu son heure de gloire dès 1956 en gravant avec The Tarriers l’un des plus grands succès de cette époque (Cindy, oh Cindy, reprise plus tard par les Beach Boys), c’est par le duo qu’il forma avec Fred Neil qu’il marqua surtout l’esprit de ses contemporains musiciens. D’abord par la magie de leur présence sur scène, puis par Tear down the Walls, leur album enregistré ensemble, certes peu connu du public, mais qui devint néanmoins une porte d’entrée vers un folk rock américain qu’ils faisaient naître en cette année 1963 où ils gravèrent sur sillon son certificat de baptême.

Toutefois, si Fred Neil est sorti depuis quelques années de l’anonymat dans lequel l’irrévérence du temps qui passe et l’absence de curiosité du public l’avaient plongé, Vince Martin reste encore tragiquement méconnu aujourd’hui. La personnalité tourmentée de Fred, son étrange disparition et sa mort triste l’ont érigé au rang de héros qu’on encense à titre posthume, comme Nick Drake, quand Vince paye le prix de la méconnaissance et du silence des médias pour avoir su gérer plus sereinement sa vie et la poursuivre aujourd’hui.

En 1969, il a pourtant enregistré seul un album exceptionnel, une merveille folk flirtant délicatement avec le country : If the jasmine don’t get you… the bay breeze will. Le genre de disque rare et intemporel qui foudroie encore aujourd’hui dès la première écoute. Thurston Moore, le chanteur et guitariste de Sonic Youth, ne nous contredira certainement pas. Récemment, Vince Martin a appris avec surprise que ce jeune musicien appartenait au clan de ses plus grands admirateurs.

Lorsque les deux hommes se rencontrèrent, Vince fut si étonné d’entendre que Thurston connaissait tout de sa musique qu’il pensa d’abord qu’il se moquait quelque peu de lui. D’autant plus que, jubilant d’avoir enfin l’occasion de s’adresser à Vince de vive voix, notre Thurston se mit à sautiller comme un enfant et à s’exclamer tout excité : « Vous êtes le gars de Jasmine ! » Depuis, les deux hommes ont donné plusieurs concerts acoustiques ensemble.

Vince Martin a encore gravé un autre bel album en 1973. Mais la surdité des décideurs des maisons de disques l’a poussé hors des studios d’enregistrement pendant 30 longues années. Ce n’est qu’en 2003 que l’opportunité d’ajouter un troisième album solo à sa discographie lui fut enfin offerte.

Vince, aujourd’hui fièrement âgé de 70 ans, nous a accordé une entrevue pour Vapeur Mauve et nous parle de ce retour, de lui, de la vie dans les années 60, des pratiques de l’industrie du disque à cette même époque. Et, bien sûr, il s’ouvre également sur son grand ami, Fred Neil. Au fil des messages que nous avons échangés, j’ai rapidement ajouté à l’admiration que je lui portais pour sa musique le bonheur de découvrir que Vince est un homme d’une gentillesse et d’une générosité exemplaires. Et doté d’un sens de l’humour qui fait de lui certainement l’un des musiciens les plus attachants que je connaisse.  Hop, entrevue !

Vince nous parle de lui

Béatrice : Racontez-nous votre enfance.

Vince Martin : Mon enfance était remplie de musique. J’ai toujours chanté, et j’ai commencé à jouer du piano très jeune. Je chantais le dimanche à la grand-messe avec mon père, des chants grégoriens. Ainsi donc, j’ai toujours chanté, je n’ai pas le souvenir d’un temps où je ne l’ai pas fait. En dehors de cela, mon enfance était complexe. Bonne, mauvaise, heureuse, malheureuse. Bien des choses que, j’en suis sûr, je partage avec bien des gens à travers le monde.

Béatrice : Comment avez-vous rencontré Fred Neil?

Vince : J’ai rencontré Freddie en 1960. J’étais attablé dans un café avec Hoyt Axton un soir d’hiver glacial. Nous parlions, nous chantions. Freddie est entré avec Dino Valente. On nous a présentés, on a sorti les guitares de leur étui. Le picking était de plus en plus rapide et bluesy. Fred m’a regardé et m’a demandé où j’avais appris à jouer du blues, et d’où je venais. « Brooklyn », lui ai-je répondu. « Connerie! », a alors lancé un Fred Neil dubitatif. Hoyt a éclaté de rire et lui a dit : « Mais si, c’est vrai ! ». Alors Fred a ri aussi, nous nous sommes détendus. Et à partir de ce moment-là, nous avons simplement commencé à jouer aussi souvent que nous pouvions.

Béatrice : Comment en êtes-vous arrivés à enregistrer ensemble un album ?

Vince : Nous jouions au Gaslight avec Mississippi John Hurt quand Paul Rothchild est entré dans la salle pour nous écouter. Il a apprécié, alors il est allé voir son patron, Jac Holtman d’Elektra Records pour lui parler de nous. Le lendemain soir, il est revenu et nous a proposé un contrat d’enregistrement. Voilà. Rien de renversant, mais une grande étape pour nous. Et nous étions accompagnés par John Sebastian, qui est resté un grand ami, et par Felix Pappalardi (qu’il repose en paix). Ce sont deux des meilleurs musiciens qui ont joué avec nous. Nous sommes allés aux studios Mastertone de New York. Et nous y voilà. Tear down the walls était la naissance musicale de cet effort. En 1963.

Béatrice : Qu’en était-il de l’usage des drogues dans l’univers folk des années 60 ?

Vince : Tous ceux que j’ai connus prenaient des drogues sous une forme ou une autre. On fumait, on buvait, et certains prenaient des drogues dures également. Mais en fait, le vin et le cognac étaient aussi destructifs que la cocaïne ou l’héroïne. Vraiment. Quand nous avions fumé de l’herbe ou du hash et que nous croisions un flic dans le métro ou dans la rue, on se comportait comme si nous étions ivres. Ceux qui se piquaient se mélangeaient rarement aux utilisateurs récréatifs. Dans les années 60, ils avaient leur propre espace, étaient protecteurs et probablement paranoïaques. Personnellement, je n’ai jamais vu une personne que je connaissais s’injecter de la drogue. Ils ne me l’auraient pas permis, et je ne voulais pas le voir. Alors mes connaissances sur le sujet se basent sur la façon dont ils agissaient et disaient agir. Freddie était un fumeur et, comme le dit la chanson «a joker and a midnight toker».

Béatrice : Pour votre album solo Jasmine, avez-vous choisi vous-même les musiciens avec lesquels vous vouliez jouer ou vous les a-t-on imposés ?

Vince : Oui, je les ai choisis. Et eux, en fait, m’ont choisi aussi. Ils étaient la crème du cercle de Nashville et venaient juste de finir de jouer sur l’album Nashville Skyline de Dylan. Ils étaient très sollicités et pouvaient puiser et choisir comme ils voulaient. J’ai eu une chance extrême de les avoir dans le studio !

Béatrice : Parlez-nous de votre deuxième album solo.

Vince : L’album de 1973, que j’ai enregistré au Capitol Record Tower à Los Angeles, contenait des chansons écrites entièrement par moi-même. Y ont collaboré Van Dyke Parks, un génie, John Sebastian, plusieurs excellents chanteurs et mon très cher ami Eric “Doc” Hord, le guitariste d’origine des Mamas and Papas qui joue la douce guitare slide sur l’album Vince Martin.

Béatrice : Vous n’avez pas enregistré d’album entre 1973 et 2003. Quelle en est la raison ?

Vince : 1973 à 2003… Ouah ! Je n’y ai jamais pensé en ces termes, jamais en un seul bloc de temps. Mais la raison est simple : personne ne me l’a proposé. Et j’étais occupé à élever une fille et un beau-fils et, finalement, à divorcer, ce qui m’a pris tout mon argent et toute mon énergie. J’ai certes joué au long de ces années, mais il n’y avait ni contrat ni argent pour faire un disque jusqu’au jour où mon ami Matthew Pozzi m’a dit qu’il voulait enregistrer ma musique. Alors nous l’avons simplement fait !

Béatrice : Comment avez-vous vécu au cours des 30 dernières années ? Êtes-vous resté en contact avec les amis et les musiciens que vous aviez côtoyés pendant les années 60 à Greenwich Village ?

Vince : J’ai été agent immobilier dans l’état de New York depuis 1980, l’année où ma fille Cara est née. Son arrivée et le besoin de gagner de l’argent en sont les raisons. Elle est mon seul enfant après 3 mariages. Beaucoup d’entraînement mène à la perfection ! J’ai également joué en concert autant qu’il m’était possible. J’ai voyagé en Floride et en Caroline du Nord quelques fois pour aller m’y produire, j’ai joué à Woodstock aussi plusieurs fois. J’ai chanté avec Sonic Youth, Eric Andersen, Ric Danko, John Sebastian, etc. Et, en effet, je suis resté en contact avec plusieurs de mes vieux amis des années 60. Les rares qui sont vrais et bien portants, bien sûr.

Béatrice : Quelles musiques aimez-vous écouter aujourd’hui ?

Vince : J’écoute tout ce qui est disponible. Je n’ai pas de réelle préférence. Toutes les musiques sont bonnes. Enfin, quand il est question de bonne musique. Du reggae. Bob Marley et ses pairs. Du blues, bien sûr ! Du gospel, du country, de la musique classique, et aussi de l’opéra. Je viens d’une famille qui a migré d’Italie et j’appartiens à la deuxième génération de ceux qui sont nés en Amérique. Le dimanche, mon père passait des disques d’opéra en 78 tours ! Mes grands-mères chantaient autant de l’opéra que de la musique folk. Elles fredonnaient des airs quand elles cuisinaient et chantaient des chansons contemporaines également. C’était des femmes truculentes. J’ai appris à aimer toutes les musiques et je les aime toujours. Longue réponse pour une courte question, n’est-ce pas ?

Vince nous parle de Fred Neil

Béatrice : Étiez-vous toujours en contact avec Fred après les années 60 ?

Vince : Oui, bien sûr. Jusqu’au milieu des années 80, quand il a disparu. Nous avons travaillé ensemble dans les années 70, en Floride, en Caroline du Nord et à New York. Nous avons formé un duo pendant plus de 10 ans.

Béatrice : Vous me dites que Fred a disparu au milieu des années 80. Que voulez-vous dire par disparaître ?

Vince : Freddie m’a appelé de Brooklyn à cette époque. Il m’a dit qu’il partait. Où, il ne l’a pas mentionné. Notre conversation était longue et bonne. Nous avons ri, avons passé un bon moment comme d’habitude. Après cela, personne n’a su où il était allé. Ni ses femmes, ni ses enfants. Mais je savais qu’il était parti voyager avec sa copine d’alors pendant un moment. Elle était également l’une de mes amies et nous étions restés en contact. Par la suite, il l’a quittée et a simplement disparu. Et ni elle, ni moi, ni personne n’a été capable de le retracer jusqu’au jour de sa mort où le shérif m’a appelé. Ils avaient trouvé mon numéro de téléphone à côté de son lit, avec son testament.

Béatrice : C’est une bien triste histoire…

Vince : D’une certaine manière, nous choisissons tous notre propre chemin, même si notre conditionnement depuis l’enfance joue son rôle. En ce qui concerne Freddie, quand il écrivait “Only the echoes of their mind”, il relatait sa propre histoire. Comme le font tous les écrivains à un certain degré.

Béatrice : Vous savez, l’histoire de Fred semble avoir été très romancée. J’ai lu qu’il avait quitté délibérément le monde de la musique pour se consacrer aux dauphins.

Vince : Il a quitté ce monde pour aller vivre des revenus de sa musique en Floride. Pourquoi ? Personne ne le sait vraiment. Était-il heureux ? Je ne pense pas qu’il l’était, tout comme je ne crois pas qu’il était malheureux. Il vivait simplement avec ses propres démons comme il en était capable. Comme nous tous… Freddie vivait seul, dans son monde. Personne, à part Ric, ne savait où il était ou ne passait du temps avec lui. Il avait un téléphone enregistré sous un autre nom, qui était celui qu’il utilisait dans la Navy quand il était jeune : Buddy. Je me souviens d’une photo de lui dans son uniforme de la Navy que j’ai vue dans la maison de sa mère, à St Petersburg en Floride. “Pour maman, de Buddy”. Il détestait cette photo. Je ne l’ai jamais revue depuis cette visite en 1962 ! Quand Fred est décédé, la police a déclaré que c’était une mort naturelle. Mais il souffrait d’un cancer sévère de la peau, et aucune autopsie n’a été faite. Freddy était une énigme. Et n’en était pas une. Il était le maître de la disparation. Il pouvait se le permettre financièrement. Émotionnellement, c’est une autre histoire. Moi, j’aime bien trop les gens et la vie pour vouloir m’isoler plus que le destin le demande. La vie est diablement courte, pas toujours joyeuse. Alors chaque jour qui se lève est un cadeau, chaque ami est un trésor, et l’amour, de la magie.

Béatrice : J’ai lu que Fred Neil était dans le studio quand vous avez enregistré l’album Jasmine. Vous nous racontez comment ça s’est passé ?

Vince : Nik Venet, le producteur, nous a fait venir ensemble à Nashville, Fred, John Stewart et moi. Il désespérait d’enregistrer Freddie qui était réticent à fond. Alors il a utilisé ma session comme une traque, en quelque sorte. Tu sais, du genre “Viens, passe du temps avec Vinnie et John, et laisse-nous voir ce qui arrivera quand Vince aura fini d’enregistrer.” Ainsi, à l’issue de ma session, il se débrouilla pour faire entrer Freddie dans le studio. Fred chanta contre sa volonté, sous la pression liée au fait que c’était probablement un album qu’il devait faire par contrat. Je suis parti quelques jours après ma propre session et je n’ai pas écouté le travail de Fred. C’était plutôt décousu, mais Venet était très insistant. Nik Venet est mort depuis, tout comme Paul Rothchild et Howard Solomon, trois hommes qui ont eu une influence majeure sur la carrière de Fred et sur la mienne.
Pour je ne sais quelle raison, Freddie n’aimait pas mon album Jasmine. Il me faisait des grimaces à travers la vitre de la cabine de contrôle. Pourquoi ? Je ne saurai jamais. C’est juste un petit souvenir qui me revient en mémoire.

Kris Kristofferson m’a appris à jouer Sunday morning coming down dans sa cuisine pendant la session d’enregistrement. Nous sommes devenus amis. Il voulait que je chante cette chanson sur mon album, mais son éditeur ne nous en a pas donné la permission car il souhaitait que John Cash l’enregistre. Kris était déçu, tout comme moi, mais bon, on ne peut pas tout avoir.

Béatrice : Fred vous a-t-il accompagné quand vous êtes allé enregistrer votre deuxième album en 1973 ?

Vince : Non, je suis allé à Los Angeles seul. Fred était alors en Caroline du Nord, je crois. Je séjournais au Château Marmont, j’y ai découvert le sushi, je jouais de la musique. Pas du tout un mauvais trip !

Vince nous parle de l’industrie à l’époque

Béatrice : Avez-vous été payé pour l’album que vous avez enregistré avec Fred Neil ?

Vince : L’argent n’a jamais été le moteur. Et le fait que je n’ai jamais été fortuné en est la preuve. Je me rappelle que nous avions reçu une avance de 500 dollars chacun à la signature du contrat. Depuis, honnêtement, je ne me souviens pas d’avoir reçu d’autres paiements. Je leur ai téléphoné, leur ai écrit, j’ai appuyé sur tous les boutons, mais je n’ai jamais reçu de réponse notable.

Béatrice : Savez-vous si Fred a été rétribué de son côté ?

Vince : Je ne le lui ai jamais demandé, et je ne le sais donc pas. Freddie n’était pas très communicatif. Mais au fond de moi, je suis sûr qu’il a dû être payé en raison de l’immense succès d’Everybody’s Talking. Il y a tant de choses sombres dans le business de la musique. Tellement. L’artiste est la seule lumière que l’on voit. La liste des musiciens qui ont été abusés est longue et remonte aux débuts de l’industrie.

Nous jouions et écrivions la plupart du temps par passion et un besoin de créer de la musique. L’argent suivait, ou pas. Freddie, moi-même et beaucoup d’autres étions intéressés par les chansons. Les managers, producteurs et leurs suivants se sentaient concernés par l’argent. Oh, ils feignaient de s’intéresser à nous, et certains l’étaient sans doute vraiment. Mais nous n’avons jamais partagé la même vision des choses, et ne la partagerons jamais, Dieu merci ! Je n’ai jamais reçu aucune somme d’Elektra Records sur la vente de Tear down the Walls. Incroyable mais vrai, et j’ai manqué d’argent pour obtenir une aide légale. Le disque a presque toujours figuré au catalogue de la maison de disques. A-t-il gagné en popularité grâce au succès d’Everbody’s Talking ? Je ne sais pas. Il est devenu une entité fort connue dans le monde de la musique dans lequel nous avons évolué.

Freddie détestait enregistrer. C’était un homme très obstiné qui percevait des droits d’auteur sur Candyman (Roy Orbison) tout comme pour Everybody’s Talking. Il ne ressentait pas le besoin d’enregistrer ou de se produire en concert. Il préférait simplement écrire et jouer de la manière la moins publique possible. Ses disques suivants étaient source de bataille entre lui et les gens de l’industrie.
Freddie n’a jamais fait de démarches pour nous permettre d’enregistrer d’autres disques ensemble, pour des raisons que je n’ai jamais cherché à connaître. Et qu’est-ce que ça aurait donné de bon? Au milieu des années 60, j’étais trop éclectique pour Elektra Records en tant qu’artiste solo. Ils ne voulaient pas d’artistes qui allaient dans plusieurs directions musicales.

Béatrice : Recevez-vous aujourd’hui des revenus sur la vente des rééditions de l’album enregistré avec Fred et du vôtre de 1969 ?

Vince : Ha ha ha ! Et ha ! Peut-être un jour si je peux me payer un avocat.

Béatrice : Vous n’avez donc jamais été payé pour la réédition de l’album Jasmine ? Nous, amoureux de musique, nous achetons souvent ces rééditions en pensant que les musiciens en percevront des bénéfices. Et qu’en est-il de la réédition japonaise de vos deux albums sur un CD ? Ils vous ont payé?

Vince : J’ai reçu un budget pour produire l’album en 1973. Si je me souviens bien, c’était 30 000 dollars. De cette somme, j’ai reçu 8000 dollars étalés sur plusieurs mois d’enregistrement après en avoir dépensé 22 000 pour l’album. C’est ainsi que les choses fonctionnaient. Depuis, je n’ai rien reçu. Ni d’ailleurs pour les rééditions continues de l’album avec Fred Neil ou Jasmine.

En aucun cas je ne souhaiterais que les gens cessent d’acheter ces pièces de musique. Elles ont été écrites de ma vie pour d’autres vies. Que ces disques soient écoutés et appréciés est un salaire en soi. Ça me déprimerait de savoir que personne ne les écoute. L’argent est une chose, mais la musique est plus importante. Et quelle chance j’ai d’avoir autant d’amis à tant d’endroits différents. Mon verre est toujours à moitié plein, jamais à moitié vide.

Béatrice : Était-il convenu à cette époque que vous ne toucheriez rien sur les ventes du disque ?

Vince : Non. J’ai bien sûr signé un contrat qui me promettait un revenu sur les ventes du disque. Mais comme dans tous les contrats, les termes n’ont pas été respectés. Les maisons de disques ont des avocats sous contrat, les artistes n’en ont jamais.

Béatrice : Quel est votre sentiment face à ces pratiques ?

Vince : Ce que j’en pense ? J’ai été dépossédé de mon argent comme Dieu sait combien d’autres, des musiciens célèbres et des inconnus. Le business de la musique est sale. La musique n’est pas un business. La vente de la musique, c’est là où les voleurs prospèrent. L’artiste est occupé à créer et loue les services des gens du business pour le représenter auprès du public qui achète. C’est ici que le fossé se creuse entre l’art et le commerce et devient déloyal. J’étais trop occupé à écrire, jouer et survivre, comme l’étaient et le sont tellement d’autres. Si j’avais été davantage un homme d’affaires, ça ne me serait peut-être pas arrivé. Mais Joni Mitchell, John Sebastian, Jerry Jeff Walker et Ric Danko ont vécu la même chose, pour n’en nommer que quelques-uns que je connais personnellement. Les gestionnaires de maisons de disques ne sont pas tous des voleurs. Mais il y en a trop qui agissent ainsi.

Béatrice : Que pensez-vous du téléchargement illégal ?

Vince : Internet apporte un point très intéressant. Laissez-les apprendre et écouter ce qu’ils veulent. Si ça me rapporte de l’argent à moi et aux miens, tant mieux. Si ce n’est pas le cas, c’est bon aussi. Au bout du chemin, la récompense sera là pour tout le monde. Le nouveau monde est un monde bon, tout comme le vieux monde avait ses bons et ses mauvais côtés. Nous apprendrons à vivre avec le nouveau. Et ceux qui ne le feront pas seront les plus malheureux. Je ne peux pas et ne veux pas tout contrôler. Les chansons sont comme des enfants. Je les ai créées, et elles sont au monde. Elles grandissent et rencontrent de nouveaux interprètes, de nouveaux auditeurs tous les jours. Elles survivront.

Le mot de la fin par Vince Martin

La musique est une demoiselle très exigeante et merveilleuse, comme le sont toutes les dames. C’est la raison pour laquelle, aux échecs, la reine peut se déplacer partout où elle veut, dans toutes les directions, tandis que le pauvre roi vacillant ne peut bouger qu’un carré à la fois.

Pour écouter l’intégralité des deux albums solo de Vince Martin, cliquez ici :
http://www.rock6070.com/VinceMartinindex.html

Béatrice
Pour Vapeur Mauve

Un commentaire pour “Vince Martin”

  1. Edith & AlmaSoror dit :

    Très belle entrevue avec un homme haut en couleurs, en musique et en renoncements. Et vous, Béatrice, vous écrivez très bien.

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