Lisa n’a que 20 ans. L’âge qu’ont quelques aspirants musiciens qui choisissent de se faire bâtir par d’autres une carrière facile, font trois petits tours à la télé, et puis s’en vont.
Elle a enregistré un album surprenant, savant mélange de décharges électriques et d’émotions douces, aériennes comme des bulles de savon, limpides comme l’eau. Ses propres goûts musicaux n’ont pas de frontière, la promenant de Keren Ann à Noir Désir en passant par Bach, Joanna Newsom ou Gainsbourg.
De ce rare amalgame d’influences est né un premier disque formidablement original, riche. Je vous propose de le découvrir par l’écoute en ligne de quelques chansons.
Le 21 septembre 2004, Cat Stevens, alias Yusuf Islam, se rendait à Washington en avion avec sa fille de 21 ans. Il souhaitait y discuter d’un possible projet artistique avec le responsable d’une maison de disques, et préférait ne pas ébruiter cette rencontre afin d’éviter que les médias s’empressent de clamer haut et fort le retour à la vie musicale de l’homme aux yeux de chat. Le FBI en aura toutefois décidé autrement en détournant son avion. Cat Stevens a été arrêté, séparé de sa fille. Le chef d’accusation : il aurait financé le Hamas.
La machine médiatique était en marche. Les jours suivants démontreront que le FBI se trompait, Yusuf Islam pensant qu’on l’avait tout bonnement confondu avec un presque homonyme prénommé Youssef. Mais le mal était fait. Peu importe les démentis, les explications qu’a données Cat Stevens concernant la déformation de ses propos au sujet de la fatwa qui visait Salman Rushdie, il est aujourd’hui, aux yeux de ceux qui n’iront pas chercher la vérité plus loin que dans l’hypocrisie des médias, l’ennemi de l’Occident.
Qu’il soit, au contraire, homme de paix, qu’il investisse tout ce que sa carrière lui a rapporté dans des oeuvres caritatives n’y changera rien. Sa musique restera souillée, bêtement, parce que depuis le 11 septembre 2001, être musulman vous rend d’office suspect. Et vous l’êtes encore mille fois plus quand vous avez choisi délibérément de le devenir…
Si la conversion à l’islam de Cat Stevens fait couler tant d’encre qu’elle en noie l’intérêt pour sa musique, c’est pourtant son oeuvre, et elle seulement, qui nous « appartient ». Oublions donc ces discours de basse-cour, et plongeons-nous plutôt dans le rapide survol de sa discographie.
Celle-ci est malheureusement fort inégale, les perles y côtoyant parfois les chansons dispensables dans un même disque. La carrière de Cat Stevens a commencé alors qu’il sortait à peine de l’adolescence. Ses premiers albums sont ceux d’un jeune aspirant au statut de pop star. Ce qu’il devint très vite grâce à un registre édulcoré, aux arrangements lourds. De ses deux premiers albums, enregistrés en 1967, je ne retiendrai qu’une seule chanson : Portobello Road.
Il aura fallu un triste coup du sort pour que Cat Stevens sorte de cet univers pop aseptisé pour entrer dans celui d’un folk plus introspectif qui le conduira à graver plusieurs disques encore incontournables aujourd’hui. À 19 ans, miné par l’échec de son deuxième album, affaibli par le train de vie démentiel de la star qu’il était devenu, Cat Stevens contracte la tuberculose. Il lui faudra de longs mois d’hospitalisation et de traitements intensifs pour s’en sortir. Cette dure épreuve a fait se transformer la chenille superficielle en papillon réflexif, plongé dans l’étude des religions et de la numérologie. Guéri, Cat Stevens trouvera en Paul Samwell-Smith, ancien bassiste des Yardbirds, le producteur qui l’aidera à s’affirmer dans un registre fondamentalement opposé à celui de ses débuts. En cette année 1970, date à laquelle il signa son retour avec l’album Mona Bone Jakon, le public était entièrement prêt à le suivre ailleurs.
Jusqu’en 1978, Cat Stevens enregistrera plusieurs albums, dont quelques-uns se vendront à plus de 3 millions d’exemplaires aux États-Unis seulement. Tea for the Tillerman et Teaser and the Firecat deviendront disques d’or très rapidement. Mais s’il est un nom extrêmement connu du grand public, on ne retient généralement de Stevens que les chansons populaires qui figurent sur les différentes compilations qui sont sorties avant et après son premier retrait de la vie artistique. Terriblement dommage… Car le meilleur de Cat Stevens ne se trouve pas dans ce que les « compileurs » ont jugé digne de retenir de lui pour des raisons peut-être autres que purement musicales. Son meilleur album est l’un des plus ignorés, parce qu’il ne contient aucun grand succès : Numbers, qui date de 1975. Si vous deviez ne posséder qu’un disque de Cat Stevens, c’est celui que je vous recommanderais. Et que je vous propose de découvrir partiellement en écoutant trois de ses chansons.
Novim’s Nightmare
Land O’Freelove & Goodbye
Home
2006 signe le retour de Cat Stevens à la vie musicale. Il enregistre un album sous le nom de Yusuf, An other Cup, dont la sincérité saura rejoindre autant les fans des premières heures que ceux qui le découvriront aujourd’hui seulement. Il existe un DVD d’un concert qu’il a donné pour la BBC l’an dernier, que je vous recommande chaudement : Yusuf’s Café. Graphisme soigné, et Cat/Yusuf y est tout aussi magique qu’il y a 28 ans.
À écouter, une chanson de son nouvel album
Heaven/Where true love goes
À lire : un article que Cat Stevens a écrit lui-même pour un journal, après son arrestation, pour raconter ce qu’il a vécu :
Ils n’ont enregistré qu’un seul album en 1968. Une bombe de heavy psyché qui n’a connu qu’un succès relatif en cette époque si florissante sur le plan musical qu’inévitablement, aussi géniaux qu’ils aient pu être, moult groupes sont passés entre les mailles d’une reconnaissance immédiate.
Fort heureusement, grâce à Internet et aux nombreux blogspots tenus par des dingues de musique, The Savage Resurrection goûte aujourd’hui à une notoriété tardive. Leur album étant proposé en téléchargement libre un peu partout sur la toile, nombre de passionnés de rock des années 60 le découvrent maintenant. Il est ainsi passé du statut de galette poussiéreuse oubliée à celui de disque culte qu’on s’arrache sur eBay à des prix astronomiques.
Les membres de Savage Resurrection ont eu la gentillesse de m’accorder une entrevue exclusive. Que voici :
Béa : Comment était le monde musical de la fin des années 60 ?
Randy : Le monde de la musique avait explosé, et vibrait d’une façon incroyable. Il y avait littéralement des groupes partout. Il est très dur d’imaginer ce que c’était, sans y avoir participé à l’époque. C’était aussi tellement innocent, avec l’idéalisme de la jeunesse. Écoutez la musique, elle parle toute seule. Malheureusement, comme la musique et la scène musicale se mélangeaient à toutes les drogues, à la fin des années 60, cette innocence avait quasiment disparu.
Jeff : C’était une époque spéciale. Je faisais de la musique par amour pour cet art, et je me foutais de l’argent. J’avais la chance d’être musicien, et de pouvoir en faire mon métier pendant 25 ans. Mais il faut de l’argent pour survivre, comme vous le savez. Il y avait une camaraderie entre musiciens, qui existe toujours. Certaines personnes sont jalouses du succès des autres. Les choses étaient moins tendues à cette époque, moins crispées, et bien sûr, il y avait les drogues et tout ça.
Les musiciens étaient-ils amis ou rivaux ?
Randy : Les deux à la fois. Même dans notre groupe, Jon et moi étions proches comme des frères, et constamment en compétition avec les autres, comme des rivaux. Cette tension, de toute façon, contribuait directement à la dynamique de notre son (duquel vous entendez seulement une partie édulcorée, sur l’album). Au sujet de la scène musicale de Richmond, je me souviens de rivalités explosives avec les autres groupes locaux, mais aussi d’une fascination mutuelle, du respect et de l’amitié. Il est toutefois important de noter qu’à Richmond, nous étions tous des gamins, presque des ados, plein d’hormones, de drogues et de rock and roll.
Aujourd’hui, on idéalise les années 60, le mouvement peace and love, les drogues. Était-ce vraiment chouette d’être musicien à l’époque ?
Jeff : Oui, c’était une grande époque pour les musiciens, probablement parce que nous étions tellement respectés alors. Il y avait des tonnes de concerts gratuits, c’est comme ça que le Dead et beaucoup d’autres groupes se sont fait connaître. Des milliers de gens allaient à tous ces shows, ils payaient parfois 3 à 6 $ pour voir trois grands concerts au Fillmore ou à l’Avalon Ballroom. Les groupes avaient la possibilité de rassembler les gens pour des causes politiques. Faire cesser la guerre du Vietnam, conscientiser sur les problèmes écologiques par exemple. Et quand vous étiez musiciens, vous aviez plus facilement accès aux drogues. Et au sexe, seulement si vous le vouliez, bien sûr.
Randy : Nous étions en présence d’une musique nouvelle, d’idées nouvelles, c’était une vraie renaissance, tant humaine que musicale, et il est dur d’imaginer que cela puisse se reproduire un jour. D’un autre coté, je trouvais que c’était vraiment trop, et je me suis trouvé carbonisé par l’intensité, relativement rapidement.
Comment le groupe s’est-il formé ? Vous connaissiez-vous depuis votre enfance ou vous êtes-vous rencontrés plus tard ?
Savage Resurrection : Nous vivions tous dans la Baie de L’Est, près du pont de San Francisco. En 1964, alors qu’il avait 13 ans, Randy Hammon faisait partie des Clouds, le premier groupe d’El Sobrante. Par la suite, il a rejoint The Boys, band dans lequel John Palmer jouait lui aussi.
The Boys reprenaient le répertoire des meilleurs groupes anglais : les Kinks, les Animals, les Stones et les Troggs, mais également celui de formations américaines comme les Turtles et Beau Brummels. Ils ont participé à la Battle of The Bands, au Cow Palace de San Francisco.
Bill Harper, Steve Lage et Jeff Myer étaient membres des Ravens. Ils venaient aussi de la Baie de l’Est. Ils ont choisi de s’appeler Whatever’s Right vers 1965. Le groupe reprenait entre autres des chansons des Stones, des Byrds et beaucoup de surf music.
Vers la fin de 1966, Randy et deux autres membres sont allés rejoindre Whatever’s Right. Tous se fondirent dans Button Willow. John Palmer s’est ajouté à eux. Leur répertoire comprenait des originaux, composés par Bill, John et Randy. En 1967, le groupe s’est finalement appelé Savage Resurrection et se composait de Bill, Randy, John, Steve et Jeff.
Comment avez-vous enregistré votre unique album ?
Randy : Thing in E a été enregistré sous forme de démo, avec Jammin, à Sunset Studios sur Sunset Boulevard, pendant l’été 1967. La version de Thing In E a été utilisée pour l’album, Jammin a été réenregistrée, avec les autres morceaux, à Amigo Studios, Hollywood Nord, en une semaine de précipitation.
Jeff : Oui, c’était Amigo (Sound). On nous avait seulement accordé une semaine d’enregistrement. Le producteur était Abe « Voco » Kesh, DJ sur KSAN, une radio très populaire de San Francisco. KSAN était une des premières stations de radio à passer autre chose que les hits du Top 40. Ils passaient des extraits d’albums que ne diffusaient pas les autres radios, des chansons de 6, 8 ou 10 minutes. Les radios Top 40 passaient seulement des chansons de 3 ou 4 minutes. Le visage de la radio avait changé, pour un temps. De toute façon, on semble revenu à l’ère du top 40.
Pourquoi n’avez-vous enregistré qu’un seul album ?
Le groupe s’est séparé. Dans le style classique d’un groupe punk, le groupe s’est séparé quand le succès était en vue.
Pensez vous que vous auriez pu faire l’album sans drogue (si vous en preniez) ?
Jeff : Je suis certain que les drogues influençaient la musique de beaucoup de gens. Mais de toute façon, il y avait du talent et de la créativité, avec ou sans drogues. Les drogues étaient une partie de la culture et de la rébellion pour les jeunes de l’époque. Elles ont pu avoir une influence sur beaucoup de bonne musique, celle de Jimi Hendrix par exemple. Mais elles sont aussi responsables de la chute de pas mal d’excellents artistes, comme Janis Joplin.
Bill : Pas de drogues.
Randy : Je ne prenais rien en faisant l’album, je pense que ça gène mon jeu, et que j’aurais mieux sonné si j’avais attendu pour partir, après l’enregistrement. Mais bon, vivez et apprenez.
Avez-vous du matériel inédit enregistré dans les années 60? Si oui, pourrons-nous l’entendre un jour ?
Jeff : Si Savage Resurrection a du matériel inédit, ce sont des répétitions, et j’ignore où elles sont.
Bill : Peut être.
Randy : On n’en connaît aucune, mais nous avons certainement dû être enregistrés en concert. Il est possible qu’il y ait quelque chose quelque part. Nous avons aussi fait quelques enregistrements en parallèle, pendant les sessions de l’album, que je trouvais incroyables. Malheureusement, je n’ai aucune idée de ce qui leur est arrivé. Nous soupçonnons Voco de les avoir gardés, donc peut être qu’un de ses enfants les possède. Je suppose que la raison principale qui les a empêché de sortir est que nous avons fait deux bœufs incroyables avec un guitariste très connu, et que Jon et moi l’avons ridiculisé. Je pense qu’ils sont restés inédits pour ne pas embarrasser ce mec, dans la mesure où Vocco ou Mercury étaient en relation avec lui.
Savez-vous que votre album est devenu culte pour beaucoup de gamins, qui ont découvert votre musique à travers Internet ? Que pensez vous du téléchargement illégal ?
Randy : J’ai découvert ça il y a 8 ans, par accident, alors que je m’ennuyais au bureau. J’ai tapé mon nom, puis Savage Resurrection sur Google. Putain de merde ! Je pensais que notre musique était morte et enterrée sous trente ans de sable. Quel choc ça a été. J’ai immédiatement pris contact avec les potes du groupe, et j’ai découvert que tout le monde était dans le coin, en bon état.
J’aime ça ! C’est un bon antidote au poison de la cupidité de l’industrie musicale, qui vend et laisse la musique et l’art sans vie, encule les musiciens, sans les rémunérer correctement. Juste retour des choses. Et j’aime le fait qu’ils se focalisent sur la musique, et l’écoutent.
Par contre, j’ai un vrai problème avec les pirates, qui font de l’argent en volant la musique des autres pour la revendre. Pour moi c’est vraiment du vol, et je trouve ça encore plus cynique que l’industrie du disque, dans la mesure où ces gens sont conscients de ce qu’ils font, mais se foutent pas mal d’arnaquer les musiciens.
Savez vous que nombre de mélomanes cherchent à se procurer votre vinyle original, qui se vend à des prix démentiels ?
Jeff : Je suis au courant de ça, c’est pour cette raison qu’on a sorti le CD sur Mod Lang, parce qu’il y avait une demande.
Bill : Bien.
Randy : Longue vie au vinyle. Et longue vie aux DJ’s qui l’ont conservé vivant. Les CD sont morts (vraiment) mais les vinyles survivent. Qui l’aurait prédit ?
Vous pourrez lire l’entrevue complète dans le deuxième numéro de Vapeur Mauve, disponible bientôt ici :
Ex-bassiste de Noir Désir, Fred Vidalenc fait cavalier seul depuis 1996. J’écrivais ceci à son sujet dans une précédente entrée :
En théorie, le fait que Fred ait été le bassiste de Noir Désir aurait dû lui assurer de rencontrer une oreille publique attentive. Mais la direction qu’il a choisi de prendre pour enregistrer ses deux albums en solo le mène loin du manège médiatique. Sur le sentier à la fois paisible et tortueux des souvenirs de son enfance, ou au large, en mer, là où il est bien. Frédéric se fait habile conteur et nous chante d’une voix douce, à la singularité attachante, ses petites terreurs d’hier dans lesquelles on redessine les nôtres. Trop somptueux pour la radio, divine offrande pour le fin mélomane.
Fred Vidalenc a eu la gentillesse de m’accorder un peu de son temps pour me parler de sa musique, de celle des artistes qui l’ont inspiré, de son opinion sur le téléchargement illégal. Entrevue sincérité avec l’un des musiciens les plus attachants de la scène française actuelle.
Quand est né véritablement ton désir d’enregistrer en solo ? Était-ce alors que tu faisais encore partie de Noir Désir ?
Fred : Non, je ne faisais plus partie de Noir Désir quand j’ai commencé à écrire en solo. Noir Désir est un vrai groupe, avec une grande implication de chacun des musiciens. C’est un groupe fatiguant, avec lequel il y avait pas mal d’engueulades, de désaccords, mais aussi beaucoup de complicité, de fraternité, de complémentarité. Je n’avais pas envie alors d’écrire des choses pour moi-même parce que j’étais pleinement heureux au sein de cette grande famille.
Écrire des chansons pour moi m’est venu peut-être un an après mon départ de Noir Désir, quand j’ai commencé à m’emmerder un peu. Au début, je trouvais ça assez chouette de faire autre chose que de la musique. Mais peu à peu, je me suis assis de nouveau à une table, pour jouer de la guitare et installer des ambiances. Puis j’ai écrit des textes sur ses ambiances, d’abord en me faisant aider par une amie dont j’apprécie beaucoup l’écriture. Et puis j’ai fini par lui faucher le stylo pour tout écrire moi-même.
Tes deux albums sont résolument plus orientés vers le folk que vers le rock. Tu collaborais à la composition des morceaux de Noir Désir. Qu’y apportais-tu précisément ?
Oui, effectivement, les deux albums sont plus folks. C’est quelque chose qui me convient mieux, que je fais assez naturellement. J’aime bien cette expression, elle rejoint ce que j’ai toujours écouté dans mon coin. Ça correspond bien au langage et au type de voix que j’ai. Je suis très sensible aux mélodies simples du folk, aux guitares sèches.
Dans Noir Désir, c’était complètement différent. Je n’ai plus eu véritablement envie de faire du rock tout seul parce que je crois que le rock, c’est un truc de groupe. Je me suis toujours senti extrêmement à l’aise en groupe pour faire et écrire du rock. Ce que j’apportais à Noir Désir ? Peut-être justement des morceaux un peu plus mid tempo comme Septembre en attendant, par exemple. Mais vraiment, c’était plutôt mélangé. À l’intérieur de Noir Dez, j’avais une inspiration tout à fait rock. Et d’ailleurs, je pense que si je devais rejouer en groupe, j’aimerais probablement faire du rock.
Travailles-tu sur un troisième album ? Quels sont tes projets sur le plan musical ?
Oui, je travaille sur un troisième album. C’est un vrai bazar, parce qu’il faut à chaque fois repartir complètement dans le vide, se dire qu’une fois qu’on aura fini, on n’est pas sûr d’avoir un contrat avec une maison de disques. Même si ce n’est pas censé jouer un rôle sur le plan de la composition d’un album, malgré tout, ça travaille un peu au fil du temps. Cette impression de monter tout le temps la même colline, de se réveiller et de se retrouver en bas. Je n’ai pas encore d’orientation bien précise pour ce nouvel album. Je commence à écrire des chansons, et je vais voir ensuite vers où elles veulent partir. Je ne pense pas que ce disque sera radicalement différent. Mais j’ai toujours envie de tenter de nouvelles aventures.
Tu veux bien me parler de tes premières amours musicales ?
Mes premières amours musicales remontent à ce que j’écoutais enfant. J’ai la chance d’avoir grandi dans une famille qui écoutait plutôt de la musique de qualité. Je veux dire qu’on n’écoutait pas Sheila et Ringo, ou des trucs comme ça. Pas de la variété mauvaise. Ma mère écoutait beaucoup ce qu’on appelait les grands chanteurs français. Brel, Piaf, Barbara, Ferré… Mon premier amour musical était sans doute Piaf, dont le côté mélodramatique me tordait le cœur.
Quels sont les musiciens qui t’ont donné envie de jouer de la musique à ton tour ?
Des copains, qui avaient ramené une guitare à l’école, et qui jouaient des chansons de Brassens ou Lennon. C’est ça qui m’a donné envie de faire de la musique. Pouvoir participer à ce truc-là, prendre ce bout de bois pour faire de la musique avec les autres.
Te souviens-tu de ta première rencontre avec la musique ? Ton premier choc ? Peux-tu me le raconter ?
Des grands chocs, il y en a eu plusieurs ! Les Clash en concert, le Gun Club, que j’adorais. D’ailleurs, j’écoute de la musique pour ça, je vais à des concerts pour prendre des tartes. Mais ça n’arrive pas tous les jours, seulement quelques fois dans une vie.
Peux-tu me citer les musiciens des années 60 et 70 que tu admires le plus, que tu écoutes encore aujourd’hui ?
J’adore Leonard Cohen, c’est l’une de mes influences de base. Et Neil Young, évidemment, les Moody Blues, Janis Joplin. La voix de l’ange… Et Hendrix, bien sûr. Curieusement, pas tellement les Doors. C’est assez drôle, parce qu’on a souvent fait un rapprochement entre les Doors et Noir Désir. Mais moi, ils m’ont toujours un peu emmerdé…
Et parmi les musiciens actuels, lesquels t’intéressent particulièrement ?
C’est marrant, parce que j’ai peu l’habitude de dissocier les musiciens d’hier et ceux d’aujourd’hui. Je mélange un peu tout, quoi ! J’aime bien Herman Düne. Il y a quelque chose d’élégant là-dedans. Dans un autre registre, j’aime Jan Garbarek, presque froid, terriblement technique, avec des énormes arrangements. Ce que j’écoute sinon : le dernier album de The Coral, c’est bien foutu, c’est le savoir-faire anglais pour monter une mélodie imparable. Isobel Campbell et Mark Lannegan aussi, pour l’ambiance que j’aime beaucoup.
Chez les Français, le dernier Benjamin Biolay me semble bien. Et je viens d’écouter le nouvel album d’Alexandre Varlet. Vachement bien aussi. Et il y a Philippe Katerine, qui a fait un truc génial, entre l’extrêmement fin et le complètement secoué. Il faut un sacré talent pour faire ça.
J’ai moi-même découvert ta musique en solo parce qu’elle circulait illégalement sur Internet. J’ai tant aimé que j’ai fini par acheter tes deux albums. Que penses-tu du piratage ? Es-tu totalement contre ou es-tu plutôt heureux que le téléchargement illégal puisse te faire connaître plus largement ?
Je suis entièrement pour le téléchargement le plus débridé possible. Dans mon cas, c’est une formidable opportunité. En solo, je dois vendre peut-être 4000 albums. Donc l’ouverture qui se crée grâce à Internet est extraordinaire. Alors n’hésitez surtout pas !
Par contre, il y a un truc qui pourrait être rigolo. On se pose souvent la question : « Combien de fois on a été téléchargé ? Combien de gens nous ont écouté ainsi ? » Avant, quand ça ne circulait que par disques, on le savait, ça nous donnait un renseignement précieux pour notre propre satisfaction. Alors je ne sais pas, il y aurait peut-être un truc à faire de ce côté-là. Par exemple, quand un mec télécharge notre album, il pourrait nous envoyer un mot pour nous souhaiter notre anniversaire, nous dire « Tiens, je t’ai téléchargé. » Ça pourrait être une sorte de code. Comme ça on saurait qu’on a été téléchargé tant de fois, ça fait toujours plaisir…
Radiohead décide de faire cavalier seul et de se passer de la filière de distribution traditionnelle. Prince offre gratuitement son album. La RIAA se heurte encore à l’animosité des internautes après avoir intenté un procès insensé à l’une des leurs pour 24 fichiers téléchargés. Et le géant Yahoo ajoute sa pierre à l’édifice de démolissage des DRM. Qui aura la peau de l’industrie du disque ?
La RIAA espère que le cas de Jammie Thomas, condamnée récemment à payer une lourde amende pour avoir téléchargé et partagé une vingtaine de MP3, servira d’exemple et portera un rude coup au piratage. C’est toutefois peut-être l’inverse qui se produira. Jammie a fait appel, et lance une collecte de fonds pour faire face à une éventuelle défaite. Les internautes, sensibles aux déboires de la jeune femme, mais aussi craintifs du poids qu’un jugement final favorable à la RIAA pourrait avoir sur l’avenir d’Internet, se mobilisent pour empêcher Goliath de triompher contre David. Jusqu’à présent, la collecte a rapporté plus de 10 000 dollars à Jammie, et un soutien fort évocateur qui devrait faire réfléchir l’attaquant.
Le 5 octobre dernier, le vice-président du développement des produits chez Yahoo Music signifiait à l’industrie du disque qu’elle ne devrait pas compter sur son aide pour redorer son blason. Ian Rogers ne mâchait pas ses mots lors de la conférence Digital Music Forum West qui se donnait à Los Angeles. Il fustigeait l’industrie, l’accusant à juste titre d’avoir perdu huit précieuses années et des sommes colossales pour mettre des bâtons dans les roues des consommateurs, alors qu’il les enjoignait lui-même à commercialiser tout simplement la musique sous forme de MP3 débridés dès 1999. Le succès que rencontre actuellement amazonmp3, qui fait la nique aux DRM depuis quelques semaines, démontre fort bien la faisabilité du projet. Mais il est peut-être trop tard… L’aveuglement, la trop longue passivité, puis l’agressivité de l’industrie ont ancré chez les internautes des habitudes et un sentiment si négatif envers elle qu’il est assurément utopique d’espérer ramener globalement la communauté virtuelle sur le chemin de la légalité.
Si les maisons de disques refusent toujours de sortir de leur torpeur, les musiciens se montrent généralement bien plus clairvoyants. Loin d’approuver la stratégie d’attaque de l’industrie, ils sont plusieurs à préférer offrir leur musique, privant ainsi la RIAA et ses consoeurs de leur argument le plus fort: mener bataille au nom et pour le bien des artistes. Moult d’entre eux disent préférer de loin le piratage à l’indifférence. Le groupe américain The Brian Jonestown Massacre offre ainsi à ses fans de télécharger légalement et entièrement gratuitement l’intégralité de sa discographie.
Au Canada, des musiciens aussi renommés qu’Avril Lavigne, Sarah McLachlan et Randy Bachman sont membres d’une alliance qui se prononce contre les poursuites intentées aux internautes et contre les serrures numériques qu’ils disent risquées et improductives. Leur message est clair : «Jusqu’à maintenant, un groupe de maisons d’enregistrement multinationales a surtout pris la parole concernant les besoins des artistes canadiens en matière du droit d’auteur. Les sociétés d’enregistrement et les éditeurs de musique ne sont pas nos ennemis, mais soyons clairs. Les agentes et les agents des principales maisons d’enregistrement agissent pour le compte de leurs actionnaires; ils parlent rarement au nom des artistes canadiens. Les propositions législatives visant à faciliter les poursuites judiciaires contre nos partisanes et nos partisans ou à augmenter le contrôle qu’exercent les maisons d’enregistrement sur la jouissance de la musique ne sont pas faites en nos noms, mais bien au nom des succursales mères étrangères des maisons d’enregistrement.»
Ainsi donc, d’un côté, autant sur le sol nord-américain qu’en Europe, les procès menés contre les internautes se multiplient, et les discours visant à contrer le piratage se font de plus en plus virulents. De l’autre côté, lentement mais sûrement, ceux que l’industrie du disque prétend vouloir défendre se dissocient d’elle et cherchent des moyens de distribution de la musique plus viables et équitables en cette ère numérique où il est impératif d’apprendre à regarder loin devant, d’anticiper. Ce à quoi l’industrie du divertissement se refuse toujours…
Je reviens d’un séjour à Londres. La belle m’a été quelque peu infidèle depuis la dernière fois où nous nous sommes aimées. Elle abritait jadis de nombreux magasins de disques dans lesquels scintillaient quelques perles en vinyle qui faisaient pâlir eBay.
Aujourd’hui, lentement mais sûrement, elle les abandonne… Qui a eu la peau de Reckless Records sur Berwick Street ? Internet ? Le téléchargement illégal ? Le désintérêt des mélomanes pour le support non numérique ?
Londres n’est plus le paradis sur terre de l’amoureux de musique qui en ramenait moult trésors de Portobello Road, ou des nombreuses boutiques où il faisait bon se noircir les doigts en fouinant dans les bacs. Reste toutefois l’un des magasins de disques les plus magiques d’Europe : Sister Ray.
Et le HMV d’Oxford Street, gigantesque caverne d’Ali Baba de plusieurs étages, avec sa section folk douloureuse pour le compte en banque… Attention toutefois ! Il y a deux HMV sur cette très longue rue. Un de taille humaine, et l’autre que je vous recommande, qui vous jettera sur la paille, mais vous rendra heureux comme une petite fille qui reçoit son premier godemiché à Noël.
Lors de mon séjour, il y avait une convention de disques à l’Olympia. Si elle est à mille lieues d’impressionner par sa taille autant que le fait la convention d’Utrecht, en Hollande, on y perd magnifiquement le sens du temps. Quatre heures après y être entré, on en ressort avec quelques disques rares et ce sentiment unique d’avoir, le temps d’une journée, fait partie d’une tribu. Qui parle une langue qui lui est propre, que personne en dehors de cette salle qui sent bon le carton vieilli ne peut comprendre. Les formules magiques ne sont pas abracadabra ou shazam, mais « tirage à 200 exemplaires en 1968 » ou « bijoupsychédélico-folk-progressif »… Le seul langage qui mérite vraiment d’être maitrisé, en somme…
L’industrie du disque avance chiffres et statistiques pour tenter de démontrer que le piratage nuit aux artistes. Mais eux, qu’en pensent-il réellement ? Souhaitent-ils qu’on les enferme tous, ces illuminés hirsutes au regard hagard qui remplissent des tonnes de disques durs gonflés à bloc de mp3 en bouffant devant leur ordinateur ? Ont-ils plus sérieusement le sentiment que le téléchargement illégal ruine leur carrière, ou croient-il au contraire que la libre circulation de leur musique en ligne peut les aider à se faire connaître bien au-delà de leurs propres frontières ?
J’ai posé la question à quatre musiciens au parcours artistique différent : Vincent Vallières, auteur d’un quatrième album qui connaît un si franc succès qu’il n’échappe pas aux borgnes à la jambe de bois; Catherine Durand, qui a produit elle-même son dernier disque et se voit donc doublement concernée par le piratage; Alexandre Varlet, bel ambassadeur d’une nouvelle scène française flamboyante; et Baudoin, jeune auteur-compositeur interprète québécois qui enregistre actuellement un premier album fort prometteur.
Pour Alexandre Varlet, Internet est une discothèque infinie où chacun pioche de toutes les façons possibles et imaginables. « Avant d’être un gars qui chante et qui fait des disques, je suis un consommateur de musique, et ce depuis très jeune. La musique est vivante, et le but d’une chanson est de papillonner d’un monde à l’autre. En ça, le Net, c’est dément ! Le téléchargement illégal est un vrai vecteur de communication qui permet à mon nom et ma musique de circuler. Je ne pense donc pas que ça me nuise catégoriquement. Il y a des gens qui n’ont peut-être pas acheté mon disque, mais ils peuvent payer leur place pour l’un de mes concerts. Peut-être même finiront-ils par acheter le disque d’après, puis tous les autres quand ils le pourront. Une chanson téléchargée n’enlève pas de sa valeur intrinsèque. Un gamin peut l’adorer, et grâce à lui, elle va vivre, et le nom de l’artiste tailler sa route. »
Catherine Durand, qui a investi argent, efforts et énergie pour produire son excellent Diaporama, reconnaît plutôt ne pas trop savoir que penser de la libre circulation de son travail : « C’est évident que des outils comme un site Internet ou Myspace sont des véhicules de promotion incroyables ! J’y ai découvert un paquet d’artistes en écoutant des extraits de leur album. Dans certains cas, ça m’a convaincue d’aller acheter le disque en magasin. Mais la différence est là ; il est très utile pour les artistes que leurs chansons soient disponibles pour écoute sur le web, mais lorsque ça devient carrément du téléchargement gratuit, là c’est plus problématique… »
Point de vue que ne partage pas Baudoin, pour qui le piratage représente un pouvoir de diffusion de la musique des artistes indépendants impensable auparavant. « Dans mon cas particulier, le problème du téléchargement illégal ne se pose pas encore puisque l’album n’est pas sorti. Toutefois, comme on ne débute les concerts que dans quelques mois, je ne devrais même pas exister médiatiquement parlant. Or, Internet m’a déjà permis de constater un certain enthousiasme tant au Québec qu’en Europe chez ceux qui ont téléchargé gratuitement quelques-unes des chansons de mon démo que j’ai accepté de laisser circuler moi-même. Cela n’aurait pas été possible il y a à peine dix ans. »
Quant à Vincent Vallières, il avoue humblement n’avoir aucune idée de l’impact réel du téléchargement illégal : « Naïf peut-être, j’ai le sentiment que la majeure partie des gens qui me connaissent sont encore des acheteurs de disques, respectueux des artistes et intéressés à les soutenir. » S’il a déjà téléchargé lui-même ? « Non, je ne sais pas comment faire. Personnellement, j’aime encore les disques. J’aime flâner dans les magasins. Je pense qu’il est trop tôt pour mettre de côté l’idée du disque comme on le connaît actuellement. » Catherine, elle, s’est certes déjà procuré des mp3 sans les payer, mais seulement ceux de vieilles chansons qu’il est impossible d’acheter en magasin.
Alexandre reconnaît avoir déjà téléchargé illégalement, mais « toujours une chanson ou deux, jamais un album entier, et quasi systématiquement, j’ai fini par acheter le disque en question. Je suis assez fétichiste, j’aime l’objet, ce qu’il y à lire, les photos à voir ». Boulimique de musique, Baudoin avoue que dans son cas, « ça se compte en giga-octets. Je considère le téléchargement un peu comme un poste d’écoute. Globalement, ma ligne éthique personnelle est la suivante : si j’aime, j’achète le CD, et préférablement au concert. Comme on ne peut pas tout acheter, mes priorités vont aux labels indépendants, québécois, francophones. »
Si leur opinion diverge quand il est question de l’utilité du téléchargement illégal pour les artistes, nos quatre musiciens se rejoignent entièrement sur l’importance de sensibiliser les internautes sur les conséquences de leurs actes. Selon Alexandre Varlet, « il faut tout de même admettre que lorsqu’on télécharge Céline Dion qui, de toute façon, vend des millions de disques et dérivés, ça lui nuit moins qu’à un jeune artiste en développement qui a non seulement besoin d’argent pour survivre au quotidien, mais pour qui les ventes de disques seront une référence pour un producteur, s’il veut continuer à chanter et sortir des albums. »
Ce à quoi Catherine Durand ajoute : « Au bout du compte, ce sont toujours les artistes qui finissent par payer, et c’est ça que les gens doivent comprendre. Car si les ventes diminuent de façon substantielle, les producteurs deviendront de plus en plus frileux et voudront investir dans des valeurs sûres. Il y aura de moins en moins de diversité. » Et Baudoin conclut : « Les pirates ? Qu’ils brûlent en enfer ! Je blague… Mais reconnaissons que chaque chanson achetée légalement rend un peu plus accessible le rêve de tout artiste, soit celui de pouvoir vivre de sa passion. Je connais des musiciens brillants, certains même connus, qui peinent à payer leur loyer et abiment leurs rêves dans des jobs minables afin de joindre les deux bouts. C’est absolument dramatique. »
Alors qu’il semble impossible de contrer le phénomène du piratage, le constat s’impose. Si le téléchargement illégal abolit les frontières et nourrit la passion des mélomanes, il ne saura rendre justice aux artistes que s’il s’accompagne d’une prise de conscience collective, de l’établissement de principes librement dictés par cette simple logique : téléchargez, découvrez, écoutez, aimez ! Mais si vous tombez sous le charme d’un artiste, encouragez-le si vous voulez qu’il ait les moyens de vous enchanter encore. Non, contrairement aux idées entendues, acheter ses disques ne lui servira pas à combler ses désirs de vice et de luxure, d’aller se faire griller les orteils à Honolulu en jet privé. Mais ça lui permettra de vivre décemment et de bouffer à sa faim, et nous lui devons au moins ça.
Oubliez tous ces crétins qui professent que le rock est satanique, qu’il s’y cache des messages subliminaux. Oui, la musique des années 70 est divinement diabolique. Mais Lucifer n’a pas besoin de proférer ses incantations à l’envers pour pervertir la bande de petits mécréants nourris au rock que nous sommes. À l’endroit, ça marche encore mieux.
En 1971, le démoniaque groupe allemand Dies Irae enregistrait un seul et unique album pour lequel il s’inspirait certainement de l’oeuvre de Black Sabbath. Qualifié de bombe de heavy progressif, le disque est certes devenu rare en vinyle, mais il a fort heureusement été réédité en CD. Pour assister à l’une des messes noires musicales les plus géniales de toute l’histoire du rock, faites 666 fois le tour du pâté de maisons à cloche-pied, revenez en boitant jusqu’ici, et écoutez !