La première fois que j'ai écouté ça...

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Re: La première fois que j'ai écouté ça...

Messagepar Boris » 13 Mar 2017, 00:23

Monsieur-Hulot a écrit:274 millions de vues et des brouettes ! ! ! pour un riff à 3 accords aussi facile à jouer, pas mal !


Et quel grand riff, monsieur Hulot, quel grand riff!!
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Re: La première fois que j'ai écouté ça...

Messagepar gillesmon » 13 Mar 2017, 01:07

Monsieur-Hulot a écrit:274 millions de vues et des brouettes ! ! ! pour un riff à 3 accords aussi facile à jouer, pas mal !



Aussi compliqué que Knocking on heaven's door !
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Re: La première fois que j'ai écouté ça...

Messagepar Boris » 13 Mar 2017, 16:35

gillesmon a écrit:
Monsieur-Hulot a écrit:274 millions de vues et des brouettes ! ! ! pour un riff à 3 accords aussi facile à jouer, pas mal !



Aussi compliqué que Knocking on heaven's door !


Compliqué et délicieux.

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Non?
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Re: La première fois que j'ai écouté ça...

Messagepar Dark Pink » 12 Avr 2017, 18:52

Il n’y a pas que la romance et les doux souvenirs qui soient associés à la découverte de la musique, c’est vrai. C’est parfois tout le contraire. Je n’aime pas trop me rappeler d’autre chose mais tout existe. Alors voilà :
Je ne sais plus de quels disques il s’agissait, c’étaient des Weather Report, ça c’est certain. Personne de notre bande n’avait encore vraiment entendu ça. Un des nouveaux amis de Jean Marc en avait deux et ce soir-là, il les apportait pour qu’on les écoute.
Je n’aimais pas du tout les nouveaux amis de Jean Marc, ils n’apportaient pas que des disques. Ils avaient toujours des sacs en plastique ou des boites d’allumettes remplis de produits à s’ingurgiter « pour planer ». C’étaient les pourvoyeurs de Jean Marc. Depuis leur arrivée dans notre cercle, les écoutes s’étaient transformées. Les filles les avaient désertées pour éviter ceux qui, désinhibés par la consommation de saloperies et d’alcool, se comportaient mal avec elles. J’en avais fait autant, par solidarité et par dégoût. Voir des mecs sympas et brillants devenir des goujats puis se vomir dessus, quand ils ne faisaient que vomir, me révoltait. Mais ce soir-là, Jean Marc m’avait convaincu de revenir pour écouter ce groupe qui selon lui était extraordinaire.

Avant de partir, ma mère m’avait demandé :
- C’est toujours ton truc de musique, ce soir ? Je croyais que tu n’y allais plus.
- Oui, ça devrait être pas mal. J’y vais seulement pour cette fois.
- C’est quoi que vous écoutez ?
- Là, c’est Weather Report, ça veut dire…
- Je sais ce que ça veut dire ! Ca veut dire bulletin météo.
Bien que détectée comme surdouée par son institutrice, ma mère n’avait jamais fait d’études. Dans sa famille, seuls les garçons y étaient autorisés. Elle n’avait donc jamais fait d’anglais mais elle savait ce que voulait dire Weather Report. Sans doute parce que c’était son truc, la météo. C’était ce qu’elle lisait en premier dans le journal. En plus de la météo en Ile de France, elle nous parlait toujours du temps qu’il faisait à La Rochelle pour évoquer son couple d’amis, Jeannot et Cathy, qui habitaient là-bas. C’étaient ses amis du début de sa vie d’adulte, de l’époque de sa rencontre avec mon père. Les premières années, établis aussi loin les uns des autres, ils s’écrivaient souvent. Puis avec le temps, ils ne s’envoyaient plus qu’une carte de vœux en janvier mais ma mère continuait de penser à eux chaque jour en consultant la météo : « Il fait beau en Charente, ils vont aller à la plage, ou bien : Cathy doit faire du tricot, elle adore ça, trois degrés, c’est pas beaucoup… »

En arrivant chez Sébastien, le mec qui nous accueillait dans la cave de ses parents transformée en auditorium baba cool : coussins et chaîne stéréo à même le sol, soupirail bouché par du Canson noir, ampoule nue au plafond diffusant une lumière pisseuse (à cause de la couleur), les deux filles qui étaient venues quittaient les lieux en râlant. « Pas question que ça se passe comme la dernière fois, je suis pas venue pour nettoyer vos saletés… » lança l’une d’elles en disparaissant.
Apprenant que je ne consommais toujours pas ce qu’il gardait précieusement dans son sac, le pote de Jean Marc et Sébastien décida que je n’avais pas à assister à leurs transactions et à la prise des produits. Les cinq mecs encore présents s’exilèrent dans la cabane à outils au fond du jardin pour régler leurs comptes me laissant seul un bon quart d’heure. Quand ils revinrent, ils avaient l’air absent ou trop présent que je détestais. L’envie de suivre les filles me démangea mais j’avais fait le chemin jusque là et j’avais réquisitionné le plus gros coussin. Je voulais écouter enfin de la musique.
Ils étaient revenus du jardin en s’engueulant : « Ca, ça se fait pas, on est copains… » Mais l’état second les envahissant, ils se calmaient graduellement tout en buvant au goulot du pinard des parents de Sébastien. Puis, tous d’accord, ils décidèrent qu’ils étaient prêts à écouter la musique.

Dès le milieu de la première face, il n’y avait plus que deux mecs éveillés avec moi. Les trois autres semblaient dormir d’un sommeil agité. L’un des éveillés, avec un t-shirt violet, respirait un peu comme mon pote Alain quand il a une crise d’asthme et l’autre, torse nu depuis le début, pleurait silencieusement à chaudes larmes. J’étais inquiet sans exagération, j’avais déjà vu ça et ils répondaient tous les deux que ça allait très bien. A la fin de la face, le torse nu plein de larmes me demanda de retourner le disque en disant qu’il en était incapable. L’autre ralentissait ses spasmes mais avait le hoquet. Le pourvoyeur semblait dormir encore plus profondément alors que Jean Marc et Sébastien manifestaient des signes de réveil.

Je les regardais tous les cinq en m’efforçant de rester calme. J’étais en colère contre eux et contre moi. Contre eux car ils transformaient ce qui était autrefois une petite fête en saloperie et contre moi d’y participer sans les engueuler avant de me barrer.
Une fois assis, Jean Marc se mit à rouler un joint mais il n’avait pas le contrôle total de ses mains. Je lui refusai l’aide qu’il me demandait :
- Je ne t’aide pas à fumer ça, pas question.
Il me considérait, mi amusé mi attendri et entreprit de m’expliquer le futur :
- Il va falloir que tu t’y mettes, tu sais. Dans quelques années, le monde entier sera drogué, comme tu dis. Fumer ça ou autre chose sera légal, on l’achètera dans les bureaux de tabac et le reste viendra. Les gens seront cools.
- Vous êtes cools, vous ? Vous vous engueulez à chaque fois que vous en prenez. Les filles veulent plus venir.
- Elles s’y mettront aussi. Quand on partira à Katmandou, Joss viendra avec nous.
- Joss ? Elle en a plus marre de vous nettoyer quand vous gerbez ? Elle est pas là, ce soir.
- C’est exceptionnel, elle sera là la prochaine fois et celles d’après.
- Qu’est-ce que vous allez foutre à Katmandou ?
- Là-bas, il y a de tout, tu peux essayer tous les produits pour une bouchée de pain. Tout sera là aussi dans quelques temps, mais on va pas attendre alors qu’on peut déjà en profiter.
Katmandou, ça m’avait cloué le bec. Ca me semblait être un tel cliché, un peu comme le club Méditerranée de la drogue. Comment un mec aussi futé et marrant que Jean Marc pouvait être tombé dans un panneau aussi naze ?

Je changeais les disques sans même écouter la musique. Le pourvoyeur qui était réveillé et buvait n’écoutait rien non plus. Ses deux acolytes, de plus en plus atteints étaient bien incapables d’apprécier une quelconque musique et lui demandaient de les ramener chez eux, ils devaient être frères ou habiter ensemble.
Le pourvoyeur décida qu’il était temps de lever le camp parce que « personne ici n’était drôle » en jetant un regard méprisant à Sébastien qu’il jugea « fait comme un rat ». Le torse nu et le champion du hoquet lui emboitèrent le pas tant bien que mal.

Je n’étais pas peiné de les voir partir mais j’étais seul avec deux copains pas très frais, surtout Sébastien devenu blanc comme un linge et râlant dans son sommeil ou son coma et je n’en menais pas large d’autant que Jean Marc décida de rentrer lui aussi en me prévenant :
- Rentre chez toi. Il va se réveiller dans plusieurs heures ou seulement demain matin, n’attend pas ça peut prendre des plombes.
Je suis resté. Voir Sébastien dans cet état me mettait hors de moi. Il n’était plus question de musique, il n’avait jamais été question de musique, en fait. On avait passé les quatre faces des Weather Report plus d’autres sans en écouter une seule.
Je commençais à me dire que j’allais passer la nuit là à attendre que mon pote se réveille enfin quand il se lève, s’étire et me dit en rigolant :
- Tu devrais prendre les trucs que j’ai pris, j’ai fait un trip d’enfer !
En deux secondes, les couleurs que son visage avait retrouvées le quittent. Il tombe assis par terre, ramène ses jambes sous lui et tient son t-shirt pour recueillir son flot de vomi comme font les femmes avec leur tablier quand elles cueillent des fruits. La pièce se met à puer une odeur âcre. Il racle le sol avec ses fesses pour s’adosser au mur et reste une bonne demi-heure ainsi, son t-shirt faisant filtre, le liquide amer coulant sur son nombril et son pantalon.
Je me demandais s’il fallait appeler un médecin. L’odeur était de plus en plus insupportable, ses bras se mettaient à trembler et son visage était encore plus blanc qu’avant. Ses yeux étaient cerclés de violet foncé. De mon propre chef, j’aurais appelé les flics, ils l’auraient emmené à l’hosto. Mais je n’aurais plus eu un seul ami au bahut : le mec qui appelle les flics quand son pote est au plus mal, on ne lui parle plus, jamais. Je ne savais plus quoi faire, j’avais une peur paralysante de le voir mourir là.

Il a fini par se calmer. Il a fini par me dire qu’il ne pourrait plus tenir son vomi dans son t-shirt encore longtemps. Il a fini par me dire qu’il pouvait certainement se lever. Il a fini par me demander mon aide. Il m’a même dit qu’il trouverait normal que j’appelle les flics ou l’hosto si en se levant ça recommençait. Mais il a pu se lever et monter à l’étage jusqu’à la salle de bain.
J’étais rassuré de le voir bouger presque normalement et en même temps, ma colère montait, j’avais envie de lui hurler dessus. Je ne l’ai pas fait. Je l’ai aidé à se déshabiller. J’ai mis ses vêtements à tremper dans le bidet sauf son t-shirt que j’ai jeté à la poubelle. J’ai réglé la température de l’eau pour qu’elle soit tiède et je lui ai même demandé si ce n’était pas trop froid, comme fait ma mère avec mes petits frères quand elle leur donne la douche. Je l’ai séché et emmené dans sa chambre. Je l’ai aidé à se coucher. Quand il m’a dit que ça allait, qu’il se sentait beaucoup mieux, j’ai quitté son chevet. Je suis redescendu à la cave. J’ai trouvé le loquet du soupirail en déchirant le Canson noir qui l’occultait et je l’ai ouvert. L’air frais a balayé l’odeur. J’ai rangé les disques dans les pochettes qui trainaient sur le sol sans être certain de les remettre dans les bonnes.

J’ai pris ma mobylette et au bout d’un petit kilomètre je me suis arrêté pour chialer. Je voulais écouter de la musique. Je ne voulais pas voir des gens dans cet état, surtout pas des potes. Je ne voulais pas me mettre à les détester. Je ne voulais pas risquer de voir mourir quelqu’un.
En arrivant chez moi, il faisait chaud, ma mère était réveillée et buvait un verre d’eau :
- Alors, c’était bien ton « bulletin météo » ? Tu rentres très tard, il est trois heures !
- Pas terrible. Et toi, c’est pas à cause de moi que tu es debout ?
- Non, mais je me demandais ce que tu faisais à cette heure-là. Si je suis réveillée au milieu de la nuit, j’aime bien boire un grand verre d’eau du robinet. Elle est plus fraiche la nuit, il suffit de la faire couler un peu.
Elle m’a versé un grand verre en testant la température sous le jet avec son doigt :
- Tiens, bois, tu vas voir, c’est très bon. Ca te fera du bien avant de te coucher.
Je pense que ma mère n’a jamais su à quel point ça m’avait réconforté de savoir qu’il y avait quelqu’un sur terre pour qui un grand verre d’eau fraiche était une sorte de nirvana. Elle n’a jamais su non plus le bien que ça m’avait fait de savoir que, certainement, ce trait de caractère faisait partie de mes gènes.

La semaine suivante, Jean Marc mit en vente tous ses disques « pour financer son voyage à Katmandou ». Je n’avais pas un rond mais j’ai tenu à lui en acheter au moins un. Un des moins chers mais un de ses disques à lui. American Beauty de Grateful Dead. Il vendait aussi tous ses bouquins qu’il aimait tant. Il allait partir quelques semaines avant le bac et je lui parlais peu contrairement à notre habitude. Finies nos discussions sur Rimbaud, lui l’adulant et moi le détestant. Finis nos étonnements sur la folie d’Antonin Artaud, le théâtre, la peste. Plus de comparaison des styles de Jerry Garcia et David Gilmour. Plus un mot sur la société libertaire dont nous rêvions. Plus rien. Il ne voyait plus que par les produits (il disait produits, je disais drogues) qu’il allait pouvoir essayer et je n’avais qu’à lui opposer ma trouille de toutes ces merdes… Tout ce qui autrefois comptait pour lui, il s’en foutait. J’ai même failli lui dire de passer son bac d’abord ! Je ne voulais pas perdre un copain mais il était déjà ailleurs.
Souvent, je n’y croyais pas vraiment, j’avais même imaginé qu’il reviendrait plusieurs mois après et j’avais prévu de lui rendre son disque sans lui demander de me rembourser, d’en faire un cadeau de retour.
Mais il n’est jamais revenu.

Avec les années, j’ai fini par m’habituer à ne plus jamais parler à ma mère, à Jean Marc et à bien d’autres. Mais quand je regarde le bulletin météo dans un journal, je pense toujours à ma mère et quand il m’arrive de tomber sur un bulletin météo mondial, je regarde toujours le temps qu’il fait à Katmandou.
Et je n’aime pas beaucoup Weather Report.
Dernière édition par Dark Pink le 13 Avr 2017, 20:22, édité 1 fois.
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Re: La première fois que j'ai écouté ça...

Messagepar Danzik » 13 Avr 2017, 17:24

Retour très intéressant à lire, comme d'habitude ! :respect:

Ps : ce problème d'alcool que tu évoques dans ton récit (déjà à l'époque), est un véritable fléau et encore bien plus de nos jours : une vraie catastrophe encore trop sous estimée par les politiques.
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Re: La première fois que j'ai écouté ça...

Messagepar whereisbrian » 13 Avr 2017, 19:53

Beau texte, franchement.
Juste une remarque sur la forme, mets des lignes d'espace (entre les paragraphes) pour aérer et faciliter la lecture.
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Re: La première fois que j'ai écouté ça...

Messagepar Dark Pink » 13 Avr 2017, 20:20

Merci de vos remarques :)

Je vais éditer et donner de l'air. Tu me l'avais déjà dit pour un autre texte mais j'oublie à chaque fois...
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Re: La première fois que j'ai écouté ça...

Messagepar Piranha » 13 Avr 2017, 21:33

Merci.
Superbe.

Et tu n'as pas idée de ce qui'l est devenu ?
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Re: La première fois que j'ai écouté ça...

Messagepar Dark Pink » 13 Avr 2017, 22:43

Merci :)
Je n'ai aucune idée de ce qu'il est devenu, en effet. Je sais que sa famille a fait des recherches de nombreuses années plus tard, sans succès.
C'était lui qui m'avait vanté Le Dead en me faisant écouter Dark star. Il avait toute une théorie sur le jeu de guitare de Garcia. Je lui disais que Zabriskie Point serait mieux avec une musique de Pink Floyd et lui prétendait que ce serait Grateful Dead qui composerait la meilleure B.O.
J'ai acheté un gros lot de disques, il y a plus d'une vingtaine d'années et il y avait un autre exemplaire de American Beauty dedans. Vous allez trouver ça con, mais j'étais soulagé car je n'avais plus envie de le lui rendre. Il couvrait ses disques comme on couvre les livres, avec du plastique transparent. Avec le temps, le scotch avait fini par baver et devenir collant. Je m'étais efforcé de le garder dans l'état où il l'avait quitté mais j'ai été obligé de retirer cette couverture et de le mettre dans une pochette comme les autres. Ca m'a peiné. Je n'en suis pas fier, ce n'est pas malin de "charger" des objets de cette façon. J'ai réussi à dissocier la musique de ce souvenir, mais pas le disque lui-même.
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Re: La première fois que j'ai écouté ça...

Messagepar Algernon » 14 Avr 2017, 11:48

Ces tranches de vie me rappellent les BD de Goudard par Berroyer et Gibrat ; chroniques si réalistes qu'elles me faisaient retrouver le blues de l'ado (et même post), qui souvent me filait le train.
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Re: La première fois que j'ai écouté ça...

Messagepar Dark Pink » 15 Avr 2017, 10:35

Elles sont excellentes ces BDs :respect:
C'est tellement comme tu le dis que je me suis foutu le blues tout seul à me rappeler tout ça et à l'écrire. Je vais revenir à mes thèmes de prédilection bien plus réjouissants, j'ai encore quelques histoires sympas. Tant pis pour les ceusses qu'aiment pas ça :))
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Re: La première fois que j'ai écouté ça...

Messagepar Dark Pink » 23 Avr 2017, 13:51

Mon premier 45 tours, it's Five O'clock par les Aphrodite's Child.

- La mère : Tu nous emmènes au nouveau magasin !
- Le père : Je suis un peu crevé. Et pour quoi faire ? Il y a pas tout ce qu’il faut au Prisunic ?
- La mère : Si, il y a la même chose au Prisu ou à Saveco, (« faire vos courses à Sav-eco, c’est SAVoir ECOnomiser ». C’est leur pub !) mais là-bas, c’est nouveau, c’est plus grand, ils ont plein de choses qu’il n’y a pas ici, et surtout, c’est moins cher ! On roule pas sur l’or et si on peut gagner quelques francs, ça vaut le coup. Et on verra, si ça nous plaît pas, on n’y retournera pas. J’ai pas le permis, c’est toi qui conduis. Ca me fera tout ça de moins à trimballer sur mon vélo, ça me fera gagner du temps. La voisine y est allée, elle a économisé au moins 100 francs. Allez ! On sort jamais ! Pour une fois que je veux aller quelque part, on y va !
- Les enfants : Allez papa !
- Le père : Bon… D’accord…
Ca fait plusieurs semaines que mon père rechigne à aller visiter ce nouveau magasin. Ils appellent ça un supermarché. Son nom c’est Carrefour, il vient d’ouvrir.
On est tous contents sauf mon père mais comme il est gentil, il sourit de nous voir enthousiastes. C’est quand même une grande occasion : ma mère a mis des bas et du rouge à lèvres ! Mon père apprécie et l’embrasse, attendri et charmé. Ca promet d’être chouette. Ma mère nous a promis de nous acheter quelque chose si les économies qu’on fait sont suffisantes.
En chemin, mon père met ma mère en garde :
- Surtout, n’y va pas en vélo ! C’est trop loin. Tu aurais du mal à monter la côte après la ligne de chemin de fer et les HLM qu’on traverse là, ils ne sont pas bien fréquentés. Si on doit faire les courses là-bas à l’avenir, je t’y emmènerai.
Ma mère aime quand mon père prend soin d’elle et lui donne ce genre de conseil, il bosse tellement. Elle tourne la tête pour nous contempler sur la banquette arrière. Elle est ravie.

Arrivés sur le parking, ma mère prend la direction des opérations. Elle s’est fait expliquer par la voisine la marche à suivre dans ce genre d’endroit. Il faut prendre un charriot avant d’entrer. Un fois à l’intérieur, on se sert soi-même de tout et on va faire la queue à la caisse. C’est comme au Prisunic et à Saveco, les charriots en plus. Elle nous explique tout ça et mon père retrouve son air sombre. Une fois entrés dans le magasin, alors que nous nous extasions devant la grandeur de l’endroit, il ne sait pas comment se comporter, il est empoté comme rarement, ma sœur s’en rend compte et lui donne la main pour l’encourager et lui donner une contenance. Ca marche assez bien mais elle le quitte trop souvent pour prendre des objets et les mettre dans le charriot. Elle doit d’ailleurs les remettre souvent en rayon car ma mère lui dit qu’on n’a pas besoin de ça ou que c’est bien mais trop cher. En voyant le désarroi de son mari, ma mère a une idée. Futée, elle lui dit :
- Tiens, pousse le charriot, je n’y arrive plus, c’est trop lourd. Il faut un homme pour pousser ça.
C’était exactement ce qu’il fallait dire ! S’il en faut un, il est notre homme ! Au départ, il ne voulait pas pousser le charriot, mais maintenant qu’il est lourd, il a une bonne excuse pour le faire ostensiblement : il faut de la force et il en a. C’est tout juste s’il ne retrousse pas ses manches pour prendre les commandes de l’engin devenu ingérable pour une faible femme. Il faut l’admettre : il s’en sort très bien ! Il fait attention aux gens et pilote littéralement comme s’il avait fait ça toute sa vie. Il lui arrive même de prendre quelques produits en rayon. Ma mère ne lui fait aucune remarque comme celles qu’elle nous fait, il a retrouvé le sourire et tant pis si ce n’est pas la bonne marque de cassoulet qu’il choisit.
Il suggère même qu’on passe par les rayons un par un pour ne rien oublier.

Je n’ai rien perdu de tout leur manège mais je suis préoccupé. Juste après le rayon des livres, j’ai faussé compagnie à ma famille un instant et je suis resté en arrêt devant celui des disques. Parmi les dizaines de 45 tours, j’en ai vu un et j’ai abandonné l’idée de me faire acheter une pince pour ma trousse de bricolage. Depuis plusieurs mois, j’écoute de la musique Pop avec mon pote Jérôme chez lui. Il m’a déjà fait écouter et prêté des tas de disques des Beatles et d’autres groupes. Il en a un que j’aime vraiment bien, c’est Rain and Tears des Aphrodite’s Child. Dans le rayon, j’ai vu un nouveau disque de ce groupe, ni lui ni moi ne le connaissons. Son titre est It’s Five O’clock. Un 45 tours, c’est moins cher qu’une pince, de ce point de vue, la dépense devrait passer. Mais il y a un gros mais. La pochette représente les trois membres du groupe. Ils ont tous les trois les cheveux longs. Avec leur barbe très fournie, il est impossible de les prendre pour des filles mais mon père déteste les cheveux longs pour les garçons et il est tout à fait capable de refuser qu’on m’offre ce disque à cause de sa pochette. Je cherche une ruse pour le convaincre mais je n’en trouve pas. Je pourrais abandonner mais comme le dit Jérôme : « Si on n’est pas courageux, on n’est pas un homme ! » On n’est pas un homme non plus si on a les cheveux longs, selon mon père. Je voudrais simplement être un homme, ou presque, à qui on fout la paix et à qui on offre un disque qui lui plaît.
Image
Toute la famille a le sourire, y compris mon père, et maintenant c’est moi qui fais la gueule…
Ma mère déclare, ravie :
- C’est bien comme je le pensais, on a économisé pas mal en venant ici. Vous voulez quoi comme jouet ?
Ma sœur trimballe depuis plusieurs minutes derrière son dos une panoplie de coiffeuse pour poupées mais je sais qu’elle compte s’en servir pour se coiffer elle-même et coiffer ses copines, je reconnais les même ustensiles qu’utilise sa copine Isabelle quand elle joue. Elle pose son trésor dans le charriot avec l’approbation de tout le monde.
A mon tour :
- Et toi, qu’est-ce que tu veux ?
J’ose… J’ose pas… Allez, courage, j’ose :
- Je veux un disque.
- Un disque ? D’accord, on y va. Mais c’est beaucoup moins cher que le jouet de ta sœur, t’es sûr que tu veux pas autre chose ?
- Non, je veux un disque, c’est tout.
Nous arrivons devant le rayon et timidement, je montre mon 45 tours.
Mon père le regarde avec dégoût :
- T’as vu leurs cheveux !
Ma mère le prend dans sa main et éclate de rire en s’adressant à mon père :
- Ils ne sont pas beaux, mais là, tu ne peux pas dire qu’ils ressemblent à des filles !
- J’ai pas dit ça, on dirait des singes ! Il me regarde, inquiet : T’es sûr que tu veux ça ! Tu sais ce que c’est comme musique ? C’est de la musique moderne, certainement. Tu vas l’écouter, ça ?
- Oui, on écoute leur autre disque avec Jérôme, c’est bien.
Ma mère pose le disque dans le charriot et immédiatement, mon père en lâche le guidon et recule d’un pas, dégoûté :
- Tous les gens vont voir qu’on achète ça.
Ma sœur tente de pousser le charriot qui est plus haut qu’elle mais elle n’arrive même pas à le faire bouger. Ma mère prend le disque et le retourne sur les torchons où il était posé. De l’autre côté, on ne voit que des logos de maisons de disques. Elle regarde mon père avec le sourire qui le fait craquer et dit :
- Allez, on va payer !
Ma sœur et moi mettons tous nos achats sur le tapis roulant en les regardant avancer tous seuls. Elle pose elle-même son jouet et moi mon disque.
Nous aidons mon père à remplir le coffre de la voiture et nous gardons nos cadeaux pour les contempler pendant le trajet de retour.

Après avoir tout déchargé à la maison, mon père est intrigué :
- Fais voir ton disque, on va l’écouter, je suis curieux de savoir quelle musique ils font ces débraillés.
Vidéo cachée: Afficher

On écoute mon disque en silence. Je suis gêné, je n’ai jamais écouté ostensiblement un morceau Pop avec ma famille. J’ai surtout peur de la sentence de mon père. S’il trouve que c’est de la musique de lopettes, comme il dit, je serai vexé et triste mais j’entends déjà nos conversations avec Jérôme sur le son qui monte en continu sur l’intro, d’où vient-il ? Quel instrument peut le produire ? Avec Jérôme, nous bougeons en rythme, nous dansons même parfois. Avec ce morceau-là, ça va être la fête ! Qu’est-ce que c’est beau ! Pourvu que les phrases assassines de mon père ne gâchent pas tout…
Devant mes parents, je ne bouge même pas un paupière et j’attends le verdict qui tombe juste après les montées et descentes de piano de la fin.
- C’est pas mal. En tous cas, c’est moins pire que ce que je craignais. Il y a une mélodie et il a du coffre le gars. C’est pas idiot ce qu’il raconte.
Putain, c’est vrai, mon père pige l’anglais assez bien grâce à son enfance passée près d’un « Shape », après la guerre, où il faisait tout pour se faire offrir du chocolat par les soldats américains. Il a fait ses travaux pratiques de langue anglaise avec eux. Je vais pouvoir raconter à Jérôme ce qui se dit dans cette chanson grâce à mon père, c’est dingue !
- Qu’est-ce qu’il dit ?
- Il dit qu’il est cinq heures, ça t’as compris, non ? Tu as déjà appris l’heure en anglais ? C’est le titre. Il se ballade dans les rues et se souvient de sa vie passée, il a du mal à réaliser que c’est lui qu’il voit dans la glace, tout ça. Il doit pas aimer vieillir, ça c’est moi qui le dis. Tu parles, personne aime ça, vieillir. Il s’endort et la nuit lui donne de l’espoir et il rêve. C’est pas non plus du Victor Hugo, mais c’est pas mal. Il dit pas qu’il va aller au coiffeur, ça c’est dommage ! Bon, tu sais, je préfère quand même Armand Mestral. Mets-nous 16 tonnes, là, c’est une voix ! Il va dans les graves comme personne, il chante comme un homme.
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Je veux bien passer 16 tonnes, je l’aime bien cette chanson. Ensuite, on écoute les Sheila de ma sœur. Ca je ne le dis à personne, mais j’aime bien aussi Sheila. L’important n’est pas qu’on écoute aussi les disques de mes parents et de ma sœur, ma mère demandera un peu de Luis Mariano, c’est moins folichon, mais c’est pas grave ! A la fin de l’écoute je remets le premier 45 tours m’ayant jamais appartenu, It’s Five O’clock des Aphrodite’s Child, et personne ne trouve rien à redire. Ca passe même inaperçu ! C’est ça qui est important. Au lieu d’emporter mon disque dans ma chambre, je le laisse exprès sur le haut de la pile à côté de l’électrophone sous la télé et il ne se passe strictement rien ! J’ai l’impression de semer une graine d’herbe folle au milieu d’une pelouse bien tondue. Je vais pouvoir écouter la musique que je veux sur l’unique électrophone familial, dans la salle à manger, sans aucun problème.
Je me mets à rêver : je vais pouvoir sortir de leur cachette au fond de mon meuble à jouets les trois exemplaires de Rock & Folk que j’y cache avec mes Lui et Playboy. Plus tard, je pourrai me laisser pousser les cheveux et aussi ma barbe quand j’en aurai, pourquoi pas !
Chaque chose en son temps. Pour l’instant, « il est cinq heures », au grand jour, ma vie musicale s’éveille !
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Re: La première fois que j'ai écouté ça...

Messagepar Danzik » 23 Avr 2017, 14:28

Tiens Dark Pink à propos du titre "Seize tonnes" (Sixteen tons), j'ai la version par Jean Bertola, paru en 1957, sur EP puis sur LP. Ton père connaissais peut être ce chanteur qui avait une voix plutôt grave, une voix "d'homme" ! :)
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Re: La première fois que j'ai écouté ça...

Messagepar abuddy » 23 Avr 2017, 15:50

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Re: La première fois que j'ai écouté ça...

Messagepar abuddy » 23 Avr 2017, 15:50

abuddy a écrit:Belle nostalgie positive Dark Pink. Ton texte est merveilleux, tendre et sensible. Tout ce que j'aime.
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