Il me semble que lorsqu'on écoute un nouvel album de McCartney, on peut le faire de deux manières. Soit on juge son travail actuel à l'aune de la légende qu'il demeurera à jamais, et dans ce cas, il est évident que The Boys of Dungeon Lane n'est pas à la hauteur de ce que l'artiste a été par le passé. C'est vrai, mais c'est le cas de tous ses albums depuis Chaos and Creation in the Backyard, qui demeurera sans doute son dernier chef-d'œuvre.
On peut aussi écouter cet album en dépassant le mythe pour s'intéresser à l'être humain qui l'a créé. Si l'on écoute The Boys of Dungeon Lane avec cette oreille-là, il me semble qu'on entend des choses très intéressantes sur ce disque. On y entend un artiste dans une lutte désespérée pour rester, aux yeux du public, l'artiste qu'il a été à son sommet.
McCartney n'accepte pas de vieillir. Ça s'entend sur scène lorsqu'il refuse de baisser la tonalité de ses chansons alors que sa voix ne lui permet plus d'accéder aux notes qui ont fait sa gloire. Il préfère camoufler ses difficultés vocales à atteindre les aigus derrière une armée de choristes plutôt que de jouer la chanson un ou deux tons en dessous de la version originale.
Cette volonté de donner le change, de paraître éternellement jeune, je l'entends aussi dans beaucoup de chansons de son nouvel album, où il essaye de reproduire ce rock des stades qui a fait sa fortune dans les années 1970 avec les Wings. Je ne sais pas si son entourage le pousse dans cette direction ou si c'est lui qui refuse d'admettre qu'il n'a plus la jeunesse nécessaire pour composer une grande chanson rock.
Quoi qu'il en soit, à chaque fois qu'il tente l'expérience sur ce disque, comme sur les précédents, l'échec est presque total. As You Lie There, Lost Horizon ou Ripples in a Pond sonnent à mes oreilles comme les vaines tentatives de rugissement d'un lion fatigué qui veut encore faire croire qu'il a un royaume à défendre. Ces vaines tentatives sont entrecoupées par des ballades nostalgiques dont il a le secret mais qui, avec le temps, ont perdu de leur fraîcheur et de leur écho. Cela fait des années que j'entends dans beaucoup de ballades de McCartney une tentative de réécrire Blackbird. On retrouve cette obsession dans cet album à travers des chansons comme Days We Left Behind, par exemple, ou Momma Gets By, qui clôt l'album de manière tellement conventionnelle.
En synthèse, il y a beaucoup de chansons sur cet album qui, à mes yeux, témoignent de la difficulté que McCartney a à vivre avec sa propre légende. Cela contribue à rendre ce disque aussi fragile que touchant, car il y a chez McCartney un courage de continuer à écrire et à composer qui, à mon sens, mérite tout le respect du monde.
La plupart des êtres humains sur cette planète seraient sans doute complètement tétanisés à l'idée de porter sur leurs épaules un héritage aussi lourd que celui que porte Paul McCartney. La plupart d'entre nous se seraient sans doute enfermés dans le silence, de peur d'abîmer le mythe avec des chansons qui ne sont pas à la hauteur de ce qui a été produit par le passé. Cela a été le cas pour des artistes comme Michael Jackson ou Brian Wilson, qui ont fini par totalement s'effondrer sous le poids de leur image publique.
En continuant à écrire et à sortir des disques, McCartney réalise à mes yeux déjà un petit miracle ! Mieux encore, il retrouve parfois, dans ses derniers albums, un peu du génie qui l'a rendu immortel. Sur le disque précédent, je me souviens de Deep Deep Feeling ou de Slidin'. Aujourd'hui, je retiens Down South, We Two, Never Know et Salesman Saint comme des moments magiques où je me suis surpris à admirer son talent d'écriture comme ce fut le cas lorsque j'ai découvert les Beatles.
C'est dans les moments où il accepte son âge sans pour autant verser dans la caricature qu'il est épatant. Cela arrive quatre fois sur ce disque. Pour moi, c'est suffisant pour l'aimer.