Ce festival s'est déroulé pendant l'année érotique, en 1969...
Voilà un petit compte-rendu, extrait d'un blog cool...

(
http://academie23.blogspot.com/2006_01_01_archive.html)
Amougies
(où j’ai vu Captain Beefheart)
Amougies, vous ne connaissez sans doute pas.
C’est en Belgique, un petit village, proche de Tournai.
Il s’est passé là un événement inhabituel.
C’était il y a pas mal de temps, voyez-vous, à l’automne 1969, au milieu des champs et des prés.
S’est déroulé là durant quatre jours et quatre nuits, un imposant festival de musique avec un grand nombre de groupes et des spectateurs venus en foule.
Pop, rock et free jazz, le tout sous un énorme chapiteau chauffé par des brûleurs au fuel et de la chaleur humaine.
A l’origine, ce festival devait avoir lieu en France, dans la région parisienne, mais en ce temps-là, le pays était dirigé par des gens rétrogrades qui avaient peur des jeunes et de leur musique.
Vous me direz que les choses n’ont pas changé, mais à cette époque, c’était bien pire.*
Toujours est-il que ce changement de lieu me convenait. Je préférais me rendre en Belgique plutôt qu’à Paris.
A l’époque, je possédais une vieille 2 CV, une 2 CV bâchée.
Je me souviens encore de son numéro d’immatriculation : 4844 FK 62.
Je l’aimais bien, ma 2 CV. Avec elle, j’étais allé en Turquie, Istanbul, Izmir et plus loin encore.
Mais je ne vais pas vous relater mon voyage en Turquie. Revenons à Amougies, si vous le voulez bien.
Pour le premier jour du festival, j’étais parti avec mon ami Léon, qui s’appelle en fait Pierre mais, son nom de famille étant Morin, tout le monde l’appelait Léon.
A Amougies, la première soirée était consacrée aux nouveaux groupes pop français.
Je ne suis pas sûr de me souvenir de tous les noms, n’ayant pas conservé l’affiche du festival. Dans mes archives, ne me reste qu’un fragment déchiré du programme.
Qui était présent ? Moving Gelatine Plates, Blossom Toes, Ame Son, L’Indescriptible Chaos Rampant...
Assurément, ce qui était vraiment nouveau aux oreilles, c’était le free jazz avec des personnalités comme Sunny Murray, Archie Shepp et le regretté Don Cherry.
On découvrait aussi The Art Ensemble of Chicago, Joachim Kühn, Anthony Braxton, Kenneth Terroade et bien d’autres que j’oublie.
A l’issue de cette première nuit, Léon et moi sommes rentrés dormir à Lille dans sa chambre d’étudiant à la résidence universitaire.
Le matin venu, j’ai décidé de rentrer à Berguette pour aller chercher mon frère Joël. J’étais sûr qu’il apprécierait.
J’en ai profité pour emmener une tente et le manteau en peau de mouton que j’avais acheté à Kusadasi, au fin fond de la Turquie.
De retour à Amougies pour la seconde journée, nous avons installé notre tente à proximité du grand chapiteau.
Et les concerts ont repris.
Beaucoup de pop music : Ten Years After, Colosseum (avec Dick Heckstall-Smith), Caravan, Yes, East of Eden (avec Dave Arbus, le violoniste au chapeau noir).
Et encore une fois, du free jazz.
C’était ainsi : comme on avait installé deux scènes, on passait d’un concert pop à un concert free jazz, et ainsi de suite...
Je n’oublierai jamais le concert de l’Art Ensemble de Chicago, avec le strip-tease de Joseph Jarman terminant le spectacle, uniquement « revêtu » de sa guitare blanche.
C’est ce soir-là que nous avons vu Pink Floyd dont c’était le premier concert sur le continent.
Avec Léon et mon frère, nous les avons écoutés, allongés dans nos sacs de couchage.
C’était extraordinaire ! Sublime ! Astronomy Domine, A Saucerful of secrets, des morceaux magnifiques que nous allions retrouver plus tard sur l’album Ummagumma.
En fin de compte, nous n’avons pas utilisé la tente. Nous avons préféré rester comme pratiquement tout le monde, sous le chapiteau.
A la longue, la fatigue nous a gagnés et on s’est endormis.
C’est le batteur des Pretty Things qui nous a réveillés.
Dans mon sommeil, j’entendais crier : « Get up ! Get up ! Get up ! Get up ! »
En même temps, il frappait sa cymbale, à l’instar d’une casserole.
Ah, il ne dormait pas, lui ! Toujours hurlant, il a escaladé un pylône. Il produisait un vacarme incroyable.
Finalement, il a réussi à faire se lever un maximum de gens.
Et les Pretty Things ont pu commencer leur concert, avec des auditeurs !
Selon moi, c’est la dernière journée qui fut la plus réussie.
Nous étions assis sur le sol dans nos sacs de couchage près de deux jeunes Anglais.
Nous avons bavardé un peu avec eux.
Ils nous ont demandé si Captain Beefheart était bien programmé pour ce jour-là.
Ils avaient fait la traversée uniquement pour lui.
J’ai vérifié dans mon programme. Je n’avais jamais entendu parler de ce personnage.
On s’est simplement dit, Léon et moi, qu’à venir de si loin uniquement pour le voir, il fallait que ce soit quelque chose d’étonnant.
Nous avions déjà vu, et entendu des choses exceptionnelles, Nice notamment.
Imaginez Keith Emerson maltraitant son orgue, le soulevant et le laissant retomber de tout son poids dans un bruit effroyable. Ah, on ne pouvait pas dire qu’il respectait son instrument !
On avait aussi vu Soft Machine, et Gong avec Daniel Lalou et son tambour, et David Allen qui grattait les cordes de sa guitare avec un couteau !
Et aussi, tout ce free jazz sauvage !
Et le tout présenté par Frank Zappa, grand escogriffe revêtu d’un ciré jaune, et qui faisait le bœuf avec tous les musiciens.
Et ce soir-là justement, il a joué avec Captain Beefheart.
A ce moment, j’ignorais qu’ils se connaissaient, qu’ils étaient allés en classe ensemble.
Enfin, le voici ! Le fameux capitaine va nous présenter sa musique.
Je me suis levé pour me rapprocher de la scène.
Il me fallait enjamber tous les spectateurs épuisés, endormis sur le sol dans leurs sacs de couchage.
Je me suis installé à droite de la scène, juste à l’endroit d’où j’avais écouté et observé David Allen avec Gong.
Voilà ! Ils arrivent. Ils entrent en scène, Captain Beefheart et son Magic Band.
Une vision saisissante : voici le Mascara Snake affublé d’une sorte de masque à gaz et portant d’étranges vêtements.
Tout juste comme sur la pochette de l’album Trout Mask Replica que je me suis procuré peu de temps après.
Et lui, Captain Beefheart avec son chapeau haut-de-forme, sa redingote marron et ses longues bottes de cuir, tenant à la main une liasse de feuilles, les paroles des chansons.
Ils commencent à jouer.
Je n’ai jamais rien entendu de pareil, une force pure, la poésie qui vous tombe dessus, comme une averse d’orage.
Je le vois, sa liasse de feuilles dans la main gauche, marquant de sa botte le rythme tout en déclamant ses poèmes.
Une voix d’une puissance incroyable, qui fait trembler la peau des haut-parleurs.
En tous les cas, j’en suis encore ébahi.
Quelques mois plus tard, j’avais réussi à me procurer tous ses disques.
Je les ai toujours. Ils craquent tous à force d’avoir été écoutés et réécoutés.
C’était il y a une trentaine d’années. C’est à cause de ça qu’un jour, moi aussi, je suis monté sur une scène, avec mon groupe.
Aujourd’hui, je sais que le Capitaine s’est retiré, qu’il vit dans une caravane, au milieu du désert de Mojave, en Californie.
De fait, d’ailleurs, je suis un peu triste en pensant à lui. On m’a dit qu’il était très malade.
Mais cet homme-là ne peut pas mourir.
Sa musique a donné tant de vie à tant de monde.
Il ne peut pas nous quitter.
Il est dans ma tête, il est dans mes oreilles, il est dans mon ventre.
C’est ça, la musique !
C’est ça, la poésie !
Lucien Suel
Berguette, avril-mai 2000
(traduit du picard par l’auteur en mai 2005)
* Cette assertion est discutable, notamment dans la mesure où, de nos jours, il existe des « musiques de jeunes » obligatoires (cf Fête de la Musique, techno-parade, ...). Note de l’auteur, mai 2005.
Le texte original a été publié dans la revue Ffwl.
L’ensemble a paru pour la première fois sur le blog « Terrains vagues ».