Je m'éloigne de l'axe manga/comics en vogue chez les jeunes forumeurs pour conseiller une bande dessinée vers laquelle je reviens souvent, hier encore comme tant d'autres fois.

Avertissement : il vaut mieux, non seulement apprécier les précédentes bandes dessinées anglophiles de Floc'h et Rivière, mais également les avoir lues, pour apprécier celle-ci.
C'est très impressionnant. On va être obligé de parler de style.
Le dessin est complètement référentiel Jacobs, en poussant le truc encore plus loin. Les postures théâtrales, figées des personnages de Jacobs sont ici exploitées au maximum : Floc'h n'essaie même pas de donner l'illusion du mouvement. Les personnages sont justes plantés là. Même pris en pleine "action", ils sont simplement posés dans le décor, jambes collées. Quand ils parlent, la bouche est fermée. L'effet est très étonnant, raccord avec le thème : des personnages qui ne sont que parties du décor so British (circa 1945), figures de cire perpétuelles et imaginaires d'une Angleterre fantasmée (mais hyper documentée).
Ça parle de quoi ce bouquin ? C'est un documentaire en bande dessinée (façon
Nous les avons tant aimés), la biographie d'un personnage fictif, commentée par des intervenants, des connaissances, et autres spécialistes (une psy notamment). On y évoque également leurs liens avec la jet-set anglaise, au travers de cameos illustres.
Olivia Sturgess, éternellement flanquée de son ami Francis Albany, a promené sa coupe Louise Brooks dans plusieurs ouvrages des auteurs,(
Le Rendez-Vous de Sevenoaks,
Le Dossier Harding,
A La Recherche de Sir Malcolm,...) toujours en tant que personnage secondaire. Elle est écrivain (dans le genre horreur psychologique/polar). Ses best-sellers sont précisément ceux qu'ont réalisés les auteurs et dans lesquels elle apparaît, ou pas.
Ce dispositif permet à Floc'h & Rivière de solder leur histoire commune, voire de la critiquer rétrospectivement (ainsi,
Le Rendez-Vous de Sevenoaks, première oeuvre à la fois de F&R et de Sturgess, est qualifié par un critique de "
débuts insignifiants").
Il permet aussi de revisiter 90 ans d'histoire fantasmée de l'Angleterre, à travers à la fois le prisme de l'apolitisation des personnages, traitée de façon ironique et allusive ("
Dès son arrivée à Londres, Francis se met en quête d'un domicile. Quelques mois plus tard, profitant du désordre provoqué par la guerre, il réussit à faire l'acquisition de la maison de Soho Square où ses parents avaient vécu jusqu'en 1912.", glaçant), et du trait très précis, très "propre" de l'illustrateur Floc'h. A la fois figés pour toujours dans une Angleterre de carte postale très datée, et hors du temps, les personnages de F&R sont des abstractions.
Elégance et mystère à tous les étages donc. Une manière très stylée de dire au revoir à leurs personnages.
