
Une version du mythe Jekyll/Mr. Hyde que l'on doit à
Stephen Frears, avec une dose d'hémoglobine. Il me semble qu'elle est passée plutôt inaperçue, ou pas loin. Je la découvre en tout cas.
Julia Roberts se révèle être un bon choix pour ce rôle, à des années-lumières de celui de "Pretty Woman", on s'en doute. À porter à son crédit.
Avec "My Beautiful Laundrette", Stephen Frears rendait compte de la rudesse sociale dans l'Angleterre de l'ère Thatcher, on retrouve ce regard dans "Mary Reilly", avec la description de la condition quotidienne des gens de basse extraction à cette époque.
Aux scènes de violence assez rares mais fulgurantes inhérentes au "monstre" sont apposées celles toutes aussi éprouvantes de maltraitance.
Quelques maladresses flagrantes pour un film que j'aurais voulu plus réussi, mais qui propose une relecture intéressante du mythe.
Acheté par TriStar, le roman devait au départ être adapté au cinéma par Tim Burton qui voulait Winona Ryder dans le rôle de Mary Reilly. Le studio refusa ce choix et l'auteur de Beetlejuice s'en alla chez Disney pour réaliser Ed Wood.
TriStar proposa alors le film à Roman Polanski, mais le projet capota quand le cinéaste voulut imposer lui aussi une actrice pour le rôle-titre. Il s'agissait de son épouse Emmanuelle Seigner. Or, le studio avait depuis longtemps choisi l'interprête de Mary Reilly. Ce serait Julia Roberts, la star féminine la plus populaire du moment. Avec ce rôle à contre-emploi, c'était l'Oscar assuré pour l'actrice et autant de prestige gagné pour le studio, en quête de reconnaissance...
...Stephen Frears possédait la sensibilité européenne recherchée par le studio. Il recruta pour Mary Reilly une grande partie de l'équipe qui avait fait le succès des Liaisons Dangereuses: Christopher Hampton au scénario, John Malkovich dans le double rôle de Jekyll et de Hyde, Glenn Close dans un rôle secondaire, George Fenton à la musique, Stuart Craig aux décors et Philippe Rousselot à la caméra.
Mais le tournage et surtout, la post-production, ne furent pas de tout repos. Tourné pendant l'été 1994, le film fut d'abord annoncé pour Noël de cette même année. Des problèmes de montage repoussèrent la sortie jusqu'au festival de Cannes 1995. Là encore, le film fut déprogrammé. De remontage en plans refilmés, les mois s'écoulèrent et Frears commença à perdre patience. TriStar n'était pas satisfait des différents montages proposés par le cinéaste. Frears laissa donc le studio se débrouiller seul avec le montage et s'en alla écrire et tourner un autre film: The Van.
Projeté à un public-test, le montage de Mary Reilly supervisé par le studio s'avéra bien plus catastrophique que celui proposé par Frears. La presse en profita pour annoncer que le film ne sortirait jamais. Et comme si cela ne suffisait pas, la productrice Nancy Graham Tanen, renvoyée du film par le président du studio, attaqua TriStar en justice.
Assassiné par la presse avant même sa sortie, Mary Reilly fut distribué dans les salles américaines en février 1996, après un an et demi de post-production. Cette cabale médiatique condamna le film à une courte carrière dans les salles et annihila tout espoir d'Oscar pour l'équipe.
Le film est cependant loin d'être mauvais mais avec le temps, cette œuvre aux qualités certaines risque de sombrer peu à peu dans l'oubli.