
Les œuvres marquantes des grands artistes ignorent l’obsolescence, les moqueries d’un présent qui n’en finit pas de languir et de se ridiculiser. Le Temps — ce truc qui n’est que le cinoche de la mémoire — n’a, comme l’on dit couramment, pas d’emprise sur elles, ce sont plutôt elles qui ont de l’emprise sur lui. Ainsi cette trilogie nargue les années, s’en détache comme l’insecte de sa chrysalide, et zigzague bien haut dans le bleu de l’Eternité.
Trilogie!?... Oui! trilogie. C’est ce nom que les admirateurs de celle qui a su allier l’étincelante vitalité des romances du Brill Building, au jazz, au gospel et au rhythm ‘n’ blues, emploient pour désigner les trois albums qu’elle a successivement réalisés après son premier, “More Than a New Discovery”, en janvier 1967:

“Eli and the Thirteenth Confession” (mars 1968)

“New York Tendaberry” (septembre 1969)

“Christmas and the Beads of Sweat” (novembre 1970)
Ils sont les meilleurs, les plus originaux, les fleurons et les jalons d’une époque: les composants de cette essence mystérieuse qu’on appelle “l’air du temps”. Ils ont l’inventivité, la jeunesse et le génie des premiers Tim Buckley, des premiers Van Morrison: comme eux, ils imposent un style, une identité; ils font date! Ensuite viendra “Gonna Take a Miracle” (1971), une récréation: un recueil de chansons des années 60 et 50: de la soul légère, des “airs à la mode” comme “I Met Him on a Sunday” des Shirelles, “You've Really Got a Hold on Me” des Miracles, ou bien encore “Spanish Harlem” de Ben E. King. Puis Laura prendra de longues vacances et ne reviendra qu’avec “Smile”, en 1976: excellent album, comme le seront les suivants, mais auquel manquent l’ardeur mutine, le lyrisme échevelé qui animaient les autres.
La voici en détail cette trilogie — album par album —: assemblage de trois revues, différentes, écrites par à-coups: les deux premières, il y a trois ans, la dernière tout récemment.
“Eli and the Thirteenth Confession” (mars 1968)
«Love my lovething, Love is surely gospel».
Plainte, caresse, jubilation, élan, rupture, son chant est une étreinte, constante, prégnante, affûtant chaque note; ses mélodies, libres, opulentes, désultoires, sont une offrande, sa voix le fil d’un archet toujours tendu.
Considéré comme un chef-d’œuvre, cet album ne fut pourtant pas un succès commercial (#189 au Billboard 200); ses embardées pop, soul, funk, gospel, blues, jazz, son glamour Broadway, ses ruptures de tempo, ses brusques mutations, avaient — ont de quoi encore — surprendre et désorienter.
Laura, qui n’a que 20 ans, raconte le temps, le temps qui s’évade et mène de l’adolescence, à la maturité, elle raconte l’insouciance, la peine, l’amitié, l’amour et cet autre temps qui conforte et qui pacifie: un parcours en trois épisodes que symbolise le verso de la pochette.

“Luckie”, “Lu”, “Sweet blindness” constituent le premier jalon; pétulants, dynamiques, adornés de chœurs diliculaires, de stomps rescaldatifs, ils célèbrent les virées, la romance et l’ivresse. — «Oh sweet blindness, a little magic, a little kindness, Oh sweet blindness, all over me».
Viennent les blues, les élégies: “Poverty train”, “Lonely women”, le fataliste, mais fougueux “Eli’s comin” — «Eli’s comin and the cards say: broken heart, Oh broken heart» —; puis trois titres plus apaisés: “Timer”, glorifiant le temps — «Oh I belong to Timer, he changed my face, You’re a fine one Timer, you got me walkin’ thru the gates of space» —, “Stone soul picnic” et “Emmie” exaltant l’amitié; le premier fluide et placide, le second infiniment tendre. — «Emily, you’re the natural snow, the unstudied sea, you’re cameo, And I swear you were born, a weaver’s lover, born for the loom desire».
L’âge adulte et la pleine conscience du plaisir et des tourments se reflètent dans les quatre derniers morceaux: “Woman’s blues”, véhément, sensuel, torrentiel, “Once it was alright now (Farmer Joe)”, survolté, chatoyant, “December’s boudoir”, d’une douceur et d’un lyrisme exquis, enfin “The confession”, allègre, volubile, ardent, effréné, consacrant la souveraineté de la passion. — «Oh I hate my winsome lover, Tell him I've had others at my breast, but tell him he held my heart, and only now am I a virgin, I confess»
Les mélodies et les thèmes abordés s’enchaînent en de subtiles transitions qui portent d’un état à un autre: ainsi le passage entre l’amer “Lonely women”, avec ses notes clairsemées de piano, les ondulations ténues de Laura et les accords mystérieux de l’orgue qui annoncent le fulgurant “Eli’s comin”.
La production est étincelante, capiteuse (Charlie Calello et Laura Nyro), non seulement par son ampleur orchestrale, ses arrangements diaphanes et luxuriants (Calello), mais par la manière dont fusionnent où se découpent les sons des instruments: violons, flûtes, trompette, saxophone, orgue, vibraphone, hautbois, harpe, guitare, piano, batterie, percussions, sans oublier les voix “multiples” de Laura. Vraiment, on ne peut que se laisser émouvoir par “Poverty train”, avec sa flûte vagabonde, ses murmures ouatés, les chocs acérés de ses cymbales, s’encoconner dans l’ambiance club que dégage “Lonely women” avec son duo piano/saxophone, s’enivrer de l’enchevêtrement des chœurs de “Timer” — tout comme celui de “Stone soul picnic” et de son disert et chahuteur accompagnement —, fondre à la douceur fruitée d’“Emmie”, dont les «Ou-la-la» sont peut-être inspirés du “She’s a rainbow” des Rolling Stones, s’électriser au contact de “Woman’s blues” — le funky, dansant “Woman’s blues”, zébré d’accords grésillants de guitare, d’éclats coruscants de trompette, soutenu par une batterie pertinace et géométrique; itou pour l’encore plus trépidant “Once it was alright now (Farmer Joe)” —, enfin se chafrioler des langueurs câlines de “December’s boudoir”: ses calmes envols de flûtes, de harpe, de violon et de hautbois menés par un piano concis et mélancolique.
C’est un album profond, exigeant, sincère, qu’une fois appris l’on ne cesse d’aimer.
«Surry surry surry surry
There’ll be trains of blossoms
There’ll be trains of music
There’ll be trains of trust
trains of golden dust
Come along and surry on
sweet trains of thought — surry on down
Can you surry?»
— “Stone soul picnic”
“New York Tendaberry” (septembre 1969)
«Oh sweet lovin’ baby, where is the night luster? past my trials...»
Laura évoque l’amour, la mort, la solitude, le désir; invoque l’homme, «captain» cavaleur, sigisbée protecteur. New York est l’écrin de ses aveux, «New York debout sur Manhattan, comme une pierre rose dans le bleu d’un ciel marin; New York, la nuit, comme une joaillerie illuminée.»*... New York... sa ville... son allié... son refuge. Ce merveilleux cliché, où le vent la caresse, est pris devant son balcon: une idée de dernière minute, la pochette initiale (tirée à quelques exemplaires) montrait son appartement; elle fut finalement reproduite à l’intérieur.
* Le Corbusier

«Mister I got funky blues, all over me».
Est-ce l’aube?... le crépuscule?... le moment où elle rentrait ou partait de chez elle, les séances de studio se déroulant de nuit?...
L’album est d’abord enregistré avec une pleine orchestration, à la manière du précédent (“Eli and the thirteenth confession), puis Laura se ravise, veut être seule avec son piano, ne souhaitant des autres instruments qu’un appui passager, éphémère. Comme elle ignore le langage musical, elle indique par des couleurs les nuances de jeu qu’elle désire obtenir. Le résultat est magistral: des cuivres, souvent, mais encore de l’orgue, de la flûte, de la guitare, escortent sa voix qui s’étire en plaintes soyeuses, s’époint en évohés stridents.
You don't love me when I cry: «Two mainstream die, You don't love me when I cry». Ecume lente et docile du piano, tintements cristallins, pétales de harpe, caresses de flûte, de vibraphone, la voix murmure, s’étarque, se cambre, se déchire. «I will go, I will stay, In the hours of my crying day»
Captain for dark mornings: «I am soft and silly and my name is Lillianaloo, And sir you’re grace in action to my satisfaction, ooh». Sa voix est braise et velours; son piano chaloupe, un peu narquois, un peu chinois. Surviennent des congas, des clochettes, de précautionnés violons... «Die I would lay me down and die»... puis, étincelante, débellatoire et concise, une bourrasque d’orgue et de trompette. «I’ll be your woman, If you’ll be my captain, I’ll be your woman, If you’ll be my fearless captain». Kate Bush a dû écouter ce titre des milliers de fois, y puisant l’aura féérique (Laura féérique!) de ses mélodies.
Tom Cat goodbye: «Hey there Tom Cat, Where've you been to? Hey there Tom Cat, Say, where've you been to? I'm so lonely, been crying — waiting up for you» vitupère Rosie Pearl, épouse délaissée, qui bientôt s’encolère et désire se venger. Laura joute avec le tempo, sa voix s’écartèle dans un ragtime où poudroient des nuées de cuivres et de violons. Le final est un cri douloureux et passionné: «My... Lover — Man... My MAN!».
Mercy on Broadway: «Madison smiled, and she hung with a band of strays, The band was gone, bringin’ it on to the Broadway blaze, Once I lived under the city in my sweet July». Une mélodie vive, sémillante, plantureuse, enrubannée d’orgue et de cuivres, où retentissent des
clap hands et la voix dupliquée de Laura. Broadway... son flot de
yellow cabs, ses foules sur les trottoirs, ses lumières scintillantes: une image, un
flim-flam romanesque où se où se greffent d’autres images, celle d’allés sombres, de trafic, de meurtres... «Shine, everybody, shine, everybody» — un grelot erratique, un air d’harmonica, un coup de revolver — «On Broadway, jive and pray, There ain’t no mercy now, on Broadway».
Save the country: «Come on, people! Come on, children! Come on down to the glory river, Gonna wash you up, And wash you down, Gonna lay the devil down, Gonna lay that devil down.». Du pur gospel, catchy, cascadant, éblouissant: une ode à la paix, écrite deux jours après l’assassinat de J. F. Kennedy, qui sera reprise par July Driscoll, The Fifth Dimension, Paul Revere & The Raiders. «I got fury in my soul, Fury’s gonna take me to the glory goal, In my mind I can study war no more, Save the people, Save the children, save the country». La fin est un jaillissement, une liesse où se bousculent le roulis d’un orgue, des frottés couinants de guitare, le grillottis d’un tambourin, des heurts de congas, de grêles carillons; jaillissement couronné de salves de trompettes, puissantes, répétitives, amplifiées de basse et de batterie, ponctué d’une note évoquant la sirène d’un navire.
Gibsom Street: Mélopée fluide, notes blêmes, pluvieuses... tocsin, piano... «Don't go to Gibsom cross the river, The devil is hungry, the devil is sweet, If you are soft then you will shiver, They hang the alley cats on Gibsom street». La batterie est dure, incisive... «Ooh Gibsom street»: Laura retient la dernière note, l’effile, la suspend. «Oh my sorrow, Oh my moaning». Les cuivres rugissent, la guitare “slape” et glapit, les spectres du passé essartent la mémoire... «There is a man, he knows where I'm going, He gave me a strawberry to eat, I sucked its juices never knowing, That I would sleep that night on Gibsom street».
Time and love: «Time and love, everybody, time and love! Nothing cures like time and love!». L’une de ses premières chansons, un hymne au Temps et à l’Amour, allègre, exubérant, émaillé de
clap hands, auréolé de chœurs virevoltants. Elle sera reprise par Petula Clark, The Fifth Dimension, Patti Labelle, Phœbe Show, The Supremes.
The man who sends me home: «There's a man who loves me when it hurts inside, There's a man who loves me when my hair is tied». La nuit est l’encre du poème, nuit-lagune où se reflète l’éburnéenne clarté d’une flûte, celle d’un violon, nuit-tanière où brasillent les mots, sertis de notes lentes, dolentes et solitaires. «Never, never, never I will roam, Cause he’s the man who sends me home».
Sweet lovin' baby: «I belong to the man, Don't belong without him». Notes laconiques, éparses, comme une suite... Sa voix est un souffle tendu — «when I sleep without him, loneliness, loneliness» —, l’orchestre s’épanouit, et elle se guinde, vibre, s’électrise — «Sweet lovin' baby, oh sweet lovin' baby, I want you, I could almost die».
Captain Saint Lucifer: «He gives to me... buckles of shingles off a cockleshell on norway basin, Coke and tuna, boots and roses from Russia, Now I’ll live and die, and rise with my captain». Le tempo est rapide, enjoué, dodelinant, flexible, ocellé d’accents chinois, de soupirs de flûte, de tintements argentins, il drille, bondit, cinglé de cuivres et de ripements d’orgue... «Meet me captain Saint Lucifer, la la la la la la la la, Ooh I love you, Love you I do», Laura papillonne, folichonne, heureuse d’appartenir à son amant, saint, démon... sauveur! — «Oh my love trumpet soul, tell Gabriel to tell the captain, Thank you baby, you're my baby now».
New York Tendaberry: «Sidewalk and pigeons, you look like a city, But you feel like a religion to me». Laura chante sa ville, ses tours ébréchant la lumière, ses parfums rances, ses vapeurs d’égout, chante ses souvenirs, sa réalité, sa détresse, sa nuit, munificente et douce, et ses matins, lorsqu’elle ressurgit, trépidante et fière. C’est la chanson la plus intime, la plus dépouillée de l’album, la mélodie est tendre, chaleureuse, exquise, Laura y déplie ses mots en des lenteurs feutrées et bénignes, le dernier couplet est radieux, sublime... «New York tendaberry, True berry, I lost my eyes in east wind skies, Here where I've cried, where I've tried, Where God and the tendaberry rise, Where quakers and revolutionaries join for life, for precious years, Joined for life, through silver tears»... «New York tendaberry».
“Christmas and the Beads of Sweat” (novembre 1970)
«The steam of china tea
You could hear the woman sing
In the soft flames of spring»
Mal considéré par la critique, ce “Christmas and the Beads of Sweat”, vient se placer 51ème au “Billboard 200” et quatre de ses titres (sur neuf, dont la reprise des Drifters, “Up on the roof”) figureront sur “Stoned Soul Picnic: The Best of Laura Nyro”, la compilation parue après la mort de Laura, en 1997: autant que ceux issus de “New York Tendaberry”, son incontestable chef-d’œuvre. Comme sur ce dernier, s'y trouvent des ballades infiniment douces et rêveuses, dominées par le piano ou ornées de touches instrumentales légères et sporadiques. S’y trouvent aussi des chansons fringantes et volubiles soutenues par une équipe de brillants musiciens: ceux des Swampers — section rythmique de Muscle Shoal —, le très sollicité Duane Allman — qui trois mois plus tard va participer à l’historique “Layla and Other Assorted Love Songs” de Derek and the Dominoes —, Felix Cavaliere — qui, avec Arif Mardin, assure la production — et (pardon si j’en oublie!) Alice Coltrane à la harpe, Joe Farrell à la flûte et au hautbois, Ashad Garabedian à l’oud; ainsi que d’autres guitaristes, tels Cornell Dupree, Eddie Hinton et Stuart Scharf. Les textes sont le
keepsake de moments vécus, de pensées, de poésie, et possèdent ce caractère laconique — parfois sibyllin — propres aux autres albums; là encore filtrent, juxtaposées, sentiments, souvenirs, images citadines.
La pochette — que, pour ma part, je n’ai jamais trop aimée — est un dessin qui fut offert à Laura par une admiratrice: une étudiante aux Beaux-Arts nommée Beth O’Brien. Laura y ajouta une boucle d’oreille avec son bâton de rouge à lèvre, et Beth — certainement très fière — reçut en récompense un chèque de trois cents dollars, ainsi que deux billets de concert.
Le titre est curieux et laisse à penser qu’il s’agit d’un album de Noël — d’autant plus qu’il est apparu fin novembre dans les bacs des disquaires —, mais il est seulement le résultat du rapprochement des noms des deux dernières chansons: “Beads of sweat” et “Christmas in my soul” (qui n’est pas vraiment un chant de Noël). A l’époque, nombreux commerçants placèrent ce trente centimètres à côté des “Christmas Album” des Jackson 5 et d’Elvis Presley; certains l’y placent toujours. La direction de Columbia Records prévoyant cette méprise, demanda à Laura de changer ce titre: elle refusa.
La première face, hormis le lugubre “Been on a train”, est presque joyeuse, pleine d’énergie et d’éclat; la seconde, subtile, douce et chatoyante, est plus intimiste; exception faite, là aussi d’un titre, “Beads of sweat” qui, après un prélude enchanteur et calme, se révèle cavalcadant et vigoureux. On se dit que Laura pouvait accuser cette dichotomie, présenter sur une face les chansons lumineuses, sur l’autre celles qui semblent appartenir à la nuit, opposer nettement le côté “éveillé” et le côté “rêveur”, mais sans doute a-t-elle préféré qu’il n’en soit pas ainsi.
«Morning, came to the windows of the street, Selling red watermelon five cents a piece»...
“Brown earth” a tout d’une aubade avec sa floraison d’images matinales, son rythme bonhomme, décontracté, soutachée des grillottis d’un tambourin. En prélude: la voix, le piano et une brume évanescente d’orgue et de violons. C’est calme, serein. Puis quelques coups de cymbale épinglent le tempo et la chanson s’élance!... «Merry boat on the river, freedom! Fresh dreams to deliver, freedom! Over and over and over, I call out your name». Laura célèbre la liberté, la vie, le bonheur, l’amour!... «All the world is new by the light of day, Give with your heart and love will come to you»... Et au milieu se glisse un bel
intermezzo, doux, paisible, nappé de «Ooh, ooh» psalmodiés avec tendresse, de notes de vibraphone, fluides et légères, auxquels s’ajoutent de clairs arpèges de guitare sèche: un passage délicieux, espiègle et enchanteur. — «Oh, what a morning, I feel so good!»
«You took my heart, misery. You taught me blues»...
“When I was a freeport and you were the main drag” est une chanson très
pop et très “Broadway”. La mélodie est entraînante — sautillante, souriante, rehaussée de cuivres (trombone, trompette) allègres et triomphants —, mais les paroles sont teintées d’amertume et d’ironie. Laura évoque ici une liaison désastreuse (l’image de la zone franche est assez friponne!), et elle se lamente — avec superbe: «What did I do? Everybody's putting me down, I keep running but the law kept coming around »; elle gémit — avec panache: «So fare thee well happiness, cause I've got blues — oh! And I got a lot of patience baby, that's a lot of patience to lose». C’est la chanson la plus éclatante, la plus percutante de l’album.
«Invitations to my party, Send Jones an inviting card, He got his meanstreak from the gutter, Got his kindness from God»...
“Blackpatch” est frais, pétillant, sémillant — un
mid tempo chaloupé que rendent plus onduleux encore des congas discrètes et sympathiques; une chanson relaxe, zébrée d’images citadines: “photos” de remorqueurs voguant sur l’East River, de linge pendu aux fenêtres. Les cuivres caracolent de nouveau, pimpants, alliciants, et une guitare gentiment électrique dissémine des accords fluides et légers... « Oo la la la blackpatch!» — Laura duplique et appointe sa voix, juste avant ce malicieux refrain. Puis elle récidive, la répercute dans un
intermezzo où tout s’effume, tarit, ne subsistent que des accords de piano, lents, suaves et berceurs, la catapulte au retour du rythme, au
come back des cuivres — cinglants et coruscants —, où, devenue elles, elles s’enchevêtrent et voltigent... «Womanchild on the sidestreet, flashin’ in blackpatch, Lipstick on her reefer, waiting for a match...» — Le dernier couplet surprend par cette image à la fois “série noire” et sociologique, qui rappelle (dans “New York Tendaberry”) les paroles troubles de “Gibsom Street”. C’est sur les derniers mots, «Waiting for a match», que se clôt la chanson. Le piano reprend doucement le motif musical, accompagné des frêles accords d’une guitare sèche, et va, répétitif,
decrescendo et mélancolique.
«Baby did you hear the whistle blow?, I saw a man take a needleful of hard drug and die slow»...
“Been on a train” rompt avec l’optimiste des trois premiers morceaux. C’est triste, c’est une élégie, c’est «lugubre» comme je l’ai dit. Laura est seule au piano, plaquant des accords lents et pendulaires: des accords de nuit, des accords de pierre, des accords qui se raidissent, se compriment, se font hâtifs et pressants... «Been on a train north, Baby did you hear the whistle blow?»... Accords qui s’unissent aux paroles, calquant leur intensité, leur acuité, l’amplitude de leur émotion... «He said: “I got just one thing, Gonna soothe my pain?”, No, no, damn you mister»... Accords qui s’estompent et bondissent à nouveau... «And I dragged him out the door, damn you mister, And I dragged him out the door»... Accords qui se mettent à danser avec frénésie, puis chutent, s’énoient, disparaissent... «He died in the morning sun, And I ain't going north no more».
«When this old world starts getting me down, And people are much, too much for me to take, I climb right up to the top of the stairs, And all my cares just drift right into space»...
“Up on the roof”, cette chanson très estivale, signée Gerry Goffin et Carole King, chantée par les Drifters en 1962, acquiert ici, considérablement alentie, la balsamique douceur d’un chant de Noël. Le côté latin et sautillant a disparu, de fines clochettes et des grelots “troïka” remplacent le marimba; subsistent les chœurs (Laura
herself), et les glissades, très romantiques, d’un violon... «At night the stars put on a show for free, And, darling, you can share it all with me»... Le début — très léger — est enchanteur: ni le violon, ni la batterie n’ont fait leur apparition et l’on a l’impression de naviguer en plein ciel. Une impression que chasse le passage avant le dernier couplet, quand l’emphase se fait compacte et la frappe du batteur trop pesante. Mais la suite retrouve vite sa grâce et son aisance. — Cette chanson sera le seul
hit de Laura; il ira se classer 92ème au Singles Pop chart; ce qui, vu sa qualité, est une place bien modeste!
«Sleepy woman by the window dreamin' in the morning air, Of the one who takes her sweetness by a chinese lamp upstairs»...L’ardente sensibilité de Laura s’épanouit dans
“Upstairs by a chinese lamp”: le cœur de l’album, la chanson la plus exquise, la plus ensorcelée, un petit arc-en-ciel urbain et printanier où l’on retrouve l’émotion à fleur de peau de “New York Tendaberry”. Les premières notes — de piano —, duveteuses, accueillantes et mystérieuses, ponctuées d’un carillon impondérable et nacré, captivent comme une odeur de santal. On sent les petits marteaux frapper l’acier des cordes, le pédalier libérer les échos, chatoyants et aquatiques... Puis, comme plient les anneaux d’une chenille, la mélodie se pelotonne, s’englincelle, acquiert son allure, son rythme et ses dehors amènes, un peu chinois... «Market in the cool white mornin’, merchants sell while women buy, Milk, tobacco, soap and matches, sweep the floor while the dishes dry»... La voix de Laura, câline, feutrée, fuselée, est escortée par une basse ronde et sereine, de légers coups de baguettes, déférents, appliqués. Puis surgit une flûte, la flûte papillonnante et sage qui va colorer la mélodie, parfaire son charme et sa beauté... «Spring has swept the scarlet side streets, winds caress, undress, invite, Upstairs by a chinese lamp they softly talk in the cool spring night»... Après ce dernier couplet — dont l’image des vents caressants renvoie à la magnifique photo de “New York Tendaberry” —, Laura entonne des la-la-la — auxquels répond la flûte —, puis le rythme accélère, s’enhardit d’un petit trot que fustigent quelques sanglades de congas, que vrillent les trilles de la flûte. Le calme revient. La flûte céde la place à l’oud pour quelques mesures graves, stagnantes, énigmatiques que vient traverser le caquet d’un hautbois, ondoyant, arabique, tandis qu’une superbe basse, potelée, élastique, soutient finement la cadence.
«Take my hand now, There is a land now in the treasure of love»...
“Map to the treasure”, ode à l’amour gourmande et fantaisiste, s’enchaîne à “Upstairs by a chinese lamp” avec, en prélude, une harpe cascadante — celle d’Alice Coltrane — qui se mêle au jeu fluide et dorée d’une guitare électrique. Puis on retrouve le piano, tendre, berceur, alme et limpide, et la voix de Laura, sensuelle et feutrée... «Where is your woman?, Gone to Spanish Harlem?, Gone to buy you pastels?»... Et le piano épingle ses notes, les resserre, accélère, cahote, “gavotte”, itératif et exalté... Et la harpe revient, furtive, effervescente... «Come to me baby, You got the look that I adore, that I understand, My pretty medicine man».... Enfin tout s’apaise, retrouve son rythme premier, et s’évanouit dans un halo de tendresse.
«Cold jade wind, Not an angel in the sky, just cold jade restless wind, Somethin's comin' I know to devastate my soul»...
“Beads of sweat” possède une intro lente, ouatée qui prolonge l’ambiance des deux chansons précédentes. Le ballant du piano, l’ivresse de la voix de Laura se lient au froissement étouffé d’une cymbale, à la brume d’une note d’orgue — une note continue, semblable au son émis en frottant le bord d’un verre de cristal. Et le piano se met à
swinguer,
rock ‘n’roller, l’équipe des Swampers surgit, guitare en avant, et la mélodie s’emballe, se fait aussi vive et turbulente que celle d’“Eli’s coming” (dans “Eli & the Thirteen Confession”)... «Rain in the river, rain in the river, rain on the river banks, Down my neck, beads of sweat»... Les paroles évoquent une pluie diluvienne, vengeresse, purificatrice, s’abattant sur les autoroutes, nettoyant les rues de New York; elles évoquent aussi un mystère, une attente... «Five boys standing on the banks of the river, Waiting for the virgin snow, searching for a miracle, a pearl in an oyster, And we all looked up to God, although he is the color of the wind».
«Come young braves, Come young children, Come to the book of love with me, Respect your brothers and your sisters, Come to the book of love»...
“Christmas in my soul” débute comme un chant de foi et d’allégresse. Laura, seule au piano, carillonne cet appel à l’union et à l’amitié sur un air qui évoque les cantiques de l’Eglise. Puis la mélodie se fait infiniment tendre, infiniment triste... Pureté! La voix et le piano se complètent avec une émouvante sobriété: chaque note, chaque inflexion — se répondant l’une et l’autre — transcrit le sentiment de Laura. Là, comme dans ses plus grandes chansons, l’on sent — comme dit un internaute — combien sa musique est «vulnérable et magique»*... «I love my country as it dies, In war and pain before my eyes, I walk the streets where disrespect has been, The sins of politics, the politics of sin, The heartlessness that darkens my soul, On Christmas»... Une pluie de vibraphone, un violoncelle étirant des notes brumeuses, halitueuses... «Madonnas weep for wars of hell, They blow out the candles and haunt Noel»... Tristesse, mais aussi chaleur. Les paroles sont un message de paix, un message incertain, douloureux qui évoque la guerre au Viêt Nam, le procès des “sept” de Chicago, l’emprisonnement des Black Panthers, les Indiens sans foyer de l’île de Manhattan... Injustice, misère, détresse... Un faible carillon auquel répond le piano: la réminiscence de “Joy to the word”, puis la voix de Laura, portée par des roulements — des grondements — de batterie, éclate, jaillit, pleine de courroux et de piété farouche... «Now the time has come to fight, Laws in the book of love burn bright, People you must win for thee America her dignity, For all the high court world to see... on Christmas»... La fin, ardente, tendue, acquiert un lyrisme prodigieux. Laura répète «Christmas in my soul», et greffe ces mots, vibrants, fulgurants, sur l’affluence de ces mêmes mots, irisés, sinueux. Elle revient ensuite au premier couplet, dans un même élan, de la même manière, répète encore deux fois, sans sa “seconde” voix, «Christmas in my soul»; la deuxième en détachant les derniers mots dans la résonance d’une note de piano, hissant le «soul» au faîte de son soprano, l’étirant, l’effilant comme du verre en fusion, puis chantant encore, à l’identique, «Joy to this world», laissant tanguer son piano, unissant ses notes profondes et placides aux douces ondulations d’un vibraphone — tous deux s’en allant
decrescendo.
Ecoutez cet album, laissez-le envahir votre esprit — que sa poésie devienne l’encens de vos heures paisibles. Comme le recommande Genius**, un autre internaute, «écoutez-le dans l’obscurité. [...] Fermez les yeux et baignez-vous dans la luminescence de mademoiselle Nyro».
* Michael Acuna (Amazon US)
** Amazon US
