
Manassas est une petite ville située au nord de l’état de Virginie, près de laquelle se sont déroulées, en juillet 1861 et en août 1862, les batailles de Bull Run. A l’époque — comme la pochette y fait allusion —, elle n’est encore qu’un croisement de voies de chemin de fer; l’une conduisant à Richmond, l’autre à Washington, une autre encore menant à la vallée de Shenandoah, au nord-ouest de l’état: un point stratégique sur le plan militaire.
De l’avis général et de celui de son auteur, ce double album est le meilleur de ceux de Stephen Stills! Enregistré aux Criteria Sound Studios, à Miami, en Floride, et mis en vente le 12 avril 1972, il atteint la quatrième place au classement du Billboard. Le style de C, S, N &Y y est encore très présent, ainsi que le ton
dolce vita d’une époque, malheureusement déjà moribonde. Et c’est vrai! même s’il ne possède pas la prodigieuse finesse de “Déjà vu”, il est d’une rare et bénévolente qualité. Il faut dire que le “Captain Manyhands” a mis le paquet en embauchant une pléiade de musiciens (sept, lui compris, on peut dire pléiade!):
Stephen Stills: chant, guitare,
bottleneck guitar, piano, orgue, piano électrique, clavinette
Chris Hillman: chant, guitare, mandoline
Al Perkins:
steel guitar, guitare, chant
Calvin "Fuzzy" Samuels: basse
Paul Harris: orgue,
tack piano, piano, orgue, piano électrique, clavinette
Dallas Taylor: batterie
Joe Lala: percussions, chant
... personnalités respectables auxquelles se joignent:
Sydney George: harmonica
Jerry Aiello: piano, orgue, piano électrique, clavinette
Bill Wyman: basse
Roger Bush: basse acoustique
Byron Berline: violon

Chaque face se distingue par un style musical, et porte un nom approprié:
1: THE RAVEN
2: THE WILDERNESS
3: CONSIDER
4: ROCK & ROLL IS HERE TO STAY
«The good book tells us
“Thou shalt not kill”
What is the meaning of this phrase
Is it sometimes right and sometimes wrong
Depends if you're foolish or brave»
— “Song of love”
THE RAVEN
Jeté de batterie... girandes d’orgue pailletées... gîte des maracas... gingembre des guitares... DANSE! Monte sur le serpent qui chaloupe et qui danse... Chevauche sa peau luisante et dorée... DANSE! Laisse-toi aller à sa cadence.... Laisse-toi porter, chahuter, enivrer.
Le premier morceau annonce la couleur: Rock and Roll! — Onduleux, déhanché, sillonné de guitares flexibles, sensitives, sensuelles, rebondissant d’une enceinte à l’autre sur la nappe trampoline de percussions latines. Et l’orgue ulule, libellule désorientée, éparpillant ses trilles frelinants et veloutés. Les titres suivants s’inscrivent et s’enchaînent dans cette mouvance. D’abord “Rock & roll crazies” — «Get you right down / Make you feel so tough» —, plan-plan au début, mais qui vite se
booste de virevoustes caraïbes, de voltes rocamboles où Stephen chante en espagnol. Puis rapplique “Jet set (sigh)”: du blues, du gros, du mahousse — style John Lee Hooker, “It Serves you right to suffer” —, lacéré par la guitare, cinglé par l’harmonica... Blidida de trois minutes quarante-trois, et changemement de programme avec une savante parodie de Cream, charnue, bouleuse, hérissée de guitares dédaigneuses, météorisé d’ardeur latine, tendant le relais à “Anyway” — «Hey girl how's by you / Sing your rock and roll / Sing your blues» — , rock-blues
heavy, fumant et lenticanant tout autant. Puis c’est l’accalmie avec “Both of us”, chanté par Hillman et le
boss — j’ai nommé Stephen Stills —, chanson légère, azurée, gracile, évoquant le charme
dixième dan de Steely Dan, avec toujours l’ombre d’
El rey del timbal, Tito Puente, qui pointe son nez pour un final trépidant et magistral.
THE WILDERNESS
«Sing to the fallen eagle
Helicopters fly
Chase him 'round the mountains
Chase him 'til he dies»
— “Fallen eagle”
Les six titres suivants se rangent sous la bannière du country, le country de la vieille Amérique, des trappeurs, des montagnards, des pionniers, des longs convois traversant les plaines de l’Ouest, des corpulents
paddle steamers flottant sur le Mississippi, des cowboys menant leurs troupeaux sur la piste de Chisholm, chantant “Oh! Susanna” et “Yankee Doodle”.
Le premier, “Fallen eagle”, donne envie de pousser des ”Hiiii-Héééé” et de piétiner son Stetson avec son rythme-rodéo de bon bluegrass, célérigrade, capricant, équipé d’un crin-crin qui crincrine, d’un
pedal steel qui patine, d’une mandoline qui étrille ses notes courtes et fruitées. Mais si la musique réjouit, les paroles ennuient*: l’aigle abattu, c’est la vie large et sauvage irrémédiablement détruite par goût du saccage.
*
au sens vieilli du verbe: éprouver de la peine“Jesus gave love away for free” déferle en douceur, cahin-caha, enfardelé de langueurs hawaïennes, de longitudineux aplats, escorté par un piano attentionné, solide, une guitare émiettant des notes fines et placides. — «Their love can't grow stronger / Tho' now it is deep / They must trust in each other / Their souls for to keep».
“Colorado” déplie la carte de contrées imaginaires où cheminent des cavaliers solitaires. Plus
rock avec une batterie saillante, une basse renflée, mais hospitalier avec ses guitares claires, ses chœurs brumeux et dûment subsidiaires, il resplendit de nostalgie, de ce
wanderlust qui donne envie de caresser les hanches de la Liberté, et d’entendre crier dans les déserts ces guerriers rouges qui furent nos pères. — «Many's the time that I've gone astray / The things I'm thinkin' I seldom say / Guess I'm waitin' for that special girl / The one who loves me and loves my world / Colorado / Colorado».
“So begins the task ” évoque la grâce décontractée des mélodies vagabondes de Crosby, Stills, Nash and Young: une ballade, qui fleure bon le voyage et la route, les alpages où cacher sa déroute, guidée par une basse bien ronde, orbiculaire, et le
tchac-tchac élégiaque des baguettes sur la caisse claire. — «Camping on the edge of your city I wait / Hoping someday you might see beyond yourself / The shadows on the ceiling hard but not real / Like the bars that cage you within yourself».
“Hide it so deep” ouvre l’écluse du sentiment amoureux, empathique. C’est donc une chanson tendre, alanguie, dénuée de batterie, chanté avec émotion sur une mélodie
vieille façon où s’égrise la plainte d’un violon, ondule le slide d’un
pedal steel, où la guitare verse de doux et dorlotants grésils, où la mandoline grafigne en sourdine, tandis que le piano distribue de petites notes rêveuses et chagrines. — «I was told by a friend that you miss me / And you try very hard to forget me / And you live your busy life, there's no room for me / Cause the thing you're sure I'd take is your will to be free».
“Don’t look at my shadow” gigote, énergique, enjoué. Ambiance
honky tonk garantie avec le
pedal steel qui expédie sa ribambelle de
portinamenti, le crincrin qui s’obstine, la mandoline qui s’échine, la batterie qui trisse et patrocine. — «Purple Peacock Honky-Tonk / Eunice, Louisiana / Bourbon whiskey free, son, / Just tune up the piano».
CONSIDER
«I remember you said
That you don't want to forget me
It doesn't matter
Which of our fantasies fail»
— “It doesn’t matter”
Six titres proches, dans l’ensemble, du style Crosby et compagnie, six rondelets plutôt rapides et rythmés, courts aussi — moins de trois minutes —, exceptés “Move around” pour la durée — 4’ 14” —, et “The love gangster” pour le style — entre Sly and the Family Stone et Doobie Brothers: “Thank you”, “Listen to the music”, 70, 72,
respectively.
“It doesn’t matter” — issue en single; classé # 61 au Billboard — est la plus mollassonne (avec “Move around”). Oui! malgré l’impérativité métronomique d’un
cowbell et la poussée d’une basse cardiopalmique, il en émane une langueur océane — celle des grandes vagues s’étendant loin sur le sable, puis se retirant avec paresse — qui, avec les moirures de l’orgue, les nacrures du
pedal steel, le poudroiement léger de clochettes et de xylophone, semble contrer cette ardeur — tout comme le solo de guitare, trotteur mais placide, fringant mais insouciant.
“Johnny’s garden”, aiguillé par le tempo syncopé que marquent les rebonds des baguettes sur le bord des toms — comme des coups de bec —, est plus clair, plus alerte, et — ce qui ne gâte rien —, empli d’arpèges caroleurs, sades et cristallins. — «And I'll do anything I got to do / Cut my hair and shine my shoes / And keep on singin' the blues / If I can stay here in Johnny's garden».
“Bound to fall” se fait d’emblée remarquer avec deux guitares acoustiques, froufroutantes, qui s’impatronisent chacune dans les enceintes, l’une à droite, l’autre à gauche, y tapissant de gracieux entrelacs, tandis que Stills, Hillman, Lala et Perkins chantent à l’unisson: un noble brocart bientôt affermi par une basse-bibendum, d’étranges
pouing-pouing — comme lorsque que vous retournez un verre mouillé sur le bord d’un évier, mais en plus sourds —, ainsi que de bizarres heurts ligneux — sorte de
wood-block sans doute — évoquant un voisin camerounais ou bricoleur, ainsi que le passage oriental de “Suite: Judy blue eyes” dans “Crosby, Stills & Nash”. Le titre le plus court (1’ 52”), signée Mastin & Brewer* (la seule reprise de l’album). — «Just as everythings going fine / Lose my grip and slide / Bounce the rock and catch the ball / Bound to fall».
*
Mike Brewer, qui débute en 1964 avec Tom Mastin, enregistre cette chanson pour une démo en 1965, à Los Angeles. Il rencontrera Stephen Stills l’année suivante, alors, qu’avec Richie Furray, icelui forme Buffalo Springfield. Les deux groupes assureront la première partie des Byrds et des Dillards lors d’une tournée de six jours en Californie.“How far” vous agrippe et vous hâle subito avec son foisonnement de guitares sèches, frangées, vives, guiorantes, accoré par une basse boulue, placide, cocolante et des heurts ligneux, saccadés pareils à ceux de “Bound to fall”. — «If you get lonely / All you gotta do is call me /I'll come on the run wherever you are / No matter how far».
“Move around”, strié de guitares claires, navigue sur des flots mouvants et chimériques. Lente dérive qui pourrait être enchanteresse sans les moulinades d’un Moog pinguédineux, et mille circineux zinzins, dandinants et kilométriques. Poisseuse allégeance à l’électronisme, un électronisme présomptueux, vitrifiant qui annihile le plaisir d’une petite embardée psychédélique où le tempo s’accélère, les guitares se démusellent, la batterie s’ensorcelle. — «One searches for the sake of searching / Clearly then, stumbling, falling, lurching, / We move around / We move around».
“The love gangster”, fruit d’une collaboration avec Bill Wyman — qui prête également son jeu de basse —, est un Minneapolis étourdissant, explosivement
sexy, passementé de
wah-wah doctement hendrixiens et d’autres riffs contorsionnistes exemplairement
seventies. Le tout borduré de cymbales précipitées, bien santanesques, et de chœurs altruistes, résineux, exsudants. — «Policeman on the corner another one down the street / Kinda makes you wonder what you gonna do with your feet / And it ain't no lie...everybody gonna need a place to hide / Yes...the love gangster gonna make you cry /You need a place to hide».
ROCK & ROLL IS HERE TO STAY
«I'm not the one to tell you what to do
I have no desire to run your life
Do you thing you know what to do
Just don't let nobody tell you no lies»
— “What to do”
«Rock & roll is here to stay» — Slogan que reprendra Neil Young dans “My my, hey hey (out of the blue)” en 1979 (associé au non moins fameux «It’s better to burn out than to fade away»)! Comment mieux résumer la teneur de cette dernière face qui allonge trois
rocks pulpeux, plantureux et un blues, blanc-bleu, pur, étincelant, éloquent?
ROCK! > “What to do”: musard, désultoire, vavacrant entre la soul avec un orgue irradiant, des chœurs fraternels, le boogie-woogie avec un piano-bastringue des plus brimbalants, et l’imparable country, avec le crincrin badin de Byron Berline.
ROCK! > “Right now”: Fonçeur, sthénique, hula-hoopé de congas, où Stills, Hillman, Lala, Perkins conjuguent leurs hallalis de
ragamuffins, où une guitare scalpelisée s’octroie un solo des plus avisés. — «The past isn't anymore / The future only has in store / And round and round and round it goes / And where it stops nobody knows»
ROCK! > “The treasure” (take one): Colossal, marathonien (8’ 04”), fort captivant au début* avec ses couleurs latines et ses réminiscences —
one more time! — “Woodstock”-“Déja vu” que viennent parapher de fougueux et munificents wah-wah, d’éclaboussants
wah-wah que projettent deux mirobolants soli, mais plus encore quand, à mi-chemin, le tempo accélère, comme une vieux
dragster ou un vieux “Midnight rambler”, cuvée 69, bien lourd et bien moite, où, derechef, les guitaristes dégainent leurs
axes-guitars, comme de foutus
desperados, et envoient toute la sauce, font miauler, crier, réer, crépiter, tireler, frouer, striduler l’acier de leurs cordes. — «I saw girl / Gypsy woman deepest in the world / When she moved it was a dance / We hid ourselves / And I had no chance / For the treasure of the oneness / That like sand becomes a diamond / Before the wind».
*
malgré la voix enterrée de Stills et quelques problèmes de saturation!BLUES! > Encore un blues “moi et ma guitare”, comme les affectionne notre idole! Sauf qu’il y a deux guitares, bien métalliques, bien résonnantes et dûment pincées, titillées, malaxées, épreignant ce
blues enkysté dans la mémoire, toujours prégnant, lancinant, incantatoire. — «Blues man / Play your hand / Do it right / Come on strong / Don't stay too long»
That’s all folks!
Article sur le “2” de Stephen Stills:
viewtopic.php?f=3&t=6782