FAR CRY - Eric Dolphy Quintet with Booker Little (1960)Booker Little (trumpet), Eric Dolphy (alto sax, flute, bass clarinet), Jaki Byard (piano), Ron Carter (bass), Roy Haynes (drums)
21/12/1960 - New Jazz / OJC
Far Cry est donc le premier grand disque d'Eric Dolphy, et le premier d'une collaboration courte mais fructueuse avec Booker Little, trompettiste au destin funeste lui aussi (mort à 23 ans en 1961). Suivront principalement les Live At The Five Spot, et Out Front sous le nom de Little. On retrouve également sur ce disque le fantasque pianiste Jaki Byard qui accompagnera Dolphy au sein du Sextet de Charles Mingus, et capable de jouer le répertoire entier du jazz (du stride au free), ainsi qu'une rythmique de rève : Ron Carter et Roy Haynes.
Far Cry est avant tout un disque hommage à Charlie Parker. Eric Dolphy pose d'entrée ses marques et indique d'ou il vient : le bebop ! Et aussi, et d'une façon magistrale, où il va, vers une contrée que les puristes nommeront "anti-jazz". Ses soli sur Far Cry et Miss Ann sont d'ailleurs significatifs, totalement parkeriens et pourtant déjà "à coté" ("off").
Hommage également à Billie Holiday en reprenant à la flute son superbe blues Left Alone. Sur Tenderly, il joue son premier titre de saxophone alto non accompagné, comme un pont jeté entre le Coleman Hawkins de Picasso et les futures expérimentations d'Anthony Braxton. Ce Tenderly est peut-être le sommet de ce disque. Sur It's Magic, il transforme cette gentille bluette de music hall en objet d'art moderne, tout en jouant le thème avec la plus grande fidélité (à l'instar d'un Steve Lacy) et en utilisant au mieux l'amplitude sonore de sa clarinette basse, son instrument fétiche.
Le lyrisme de la trompette de Booker Little (en Clifford Brown plus triste, notamment sur Ode To Charlie Parker), le jeu trés bluesy de Jaki Byard, et la sobriété du duo Carter/Haynes apportent un contrepoint beaucoup plus classique à ce Far Cry, faisant de ce disque l'entrée idéale dans l'univers d'Eric Dolphy.
Un grand disque de jazz moderne donc, sombre et fulgurant. Il faut dire que ni Booker Little ni Eric Dolphy ne se distinguaient par leur joie de vivre (en tout cas dans leur musique)...

/5