DELIVERY
(de gauche à droite):
Phil Miller: guitare
Roy Babbington: basse
Carol Grimes: chant
Steve Miller: piano
Pip Pyle: batterie
Mes sources pour cette revue viennent en majeure partie des notes de pochette de la réédition CD (Cuneiform Records) de “Fool Meeting”, unique album de Delivery.
http://www.dprp.net/forgotten/delivery/index.html
L’histoire de Delivery remonte aux années 1960, à Sawbridgeworth, dans le comté d’Essex, avec l’amitié de deux écoliers, Phil Miller et Philip “Pip” Pyle. Rejoints par Steve, le frère aîné de Phil, Jack Monk (basse) et Dez Fisher (chant), ils s’appliquent à jouer du blues sous le nom de Bruno's Blues Band et organisent des concerts dans les deux clubs qu’ils se sont employés à monter: l’un dans leur lycée, l’autre dans l’arrière-salle d’un bistrot. Ce dernier, le Ramblin Jack Blues Club, va devenir célèbre et verra défiler, entre 1968 et 1969, quelques “pointures” comme Savoy Brown, Ansley Dunbar, Free, Chicken Shack, Champion Jack Dupree, sans oublier le déjà patriarche Alexis Korner — avec qui ils ont, par ailleurs, l’occasion de jouer. Bientôt Alexis, voulant rééditer le succès connu avec Johnny Parker dans les années 50, invite Steve Miller à se joindre à lui pour un duo guitare/piano; en mars 1968, ils jouent pour le Worldwide Rhythm and Blues, une émission animée par Alex et diffusée par la BBC. Pour en revenir à Delivery, toujours en 68, un dénommé Simon Leigh remplace Dez Fisher. Mais il est rapidement viré, car il a la fâcheuse habitude, chaque fois qu’il est sur scène, de tomber à genoux en s’écriant «Oh Lord have mercy on me!». C’est lui qui présente aux autres le saxophoniste Lol Coxhill.
Trente six ans, jazz man émérite, mais aussi champion de rythmn ‘n’ blues, l’homme a déjà un CV bien rempli. Lui aussi a monté des clubs lorsqu’il n’était qu’un ado, clubs où ont été enregistrés Charlie Parker, Miles Davis, Dizzy Gillespie... entre autres! Dans les années 50, il fait partie de divers combos: le Denzil Bailey's Afro-Cubists; le Graham Fleming Combo, tournant dans les bases de l’U.S. Air Force; ainsi que de Sonny G and the G Men, jouant des standards et du rythmn ‘n’ blues. Il joue également avec des jazzmen anglais, Joe Harriott, Tubby Hayes, ainsi qu’en solo. Au début des années 60, il accompagne Rufus Thomas, Martha & the Vandellas, Screamin' Jay Hawkins lors de leur tournée en Angleterre. Personnage extravagant, “phénomène de foire” capable de jouer de deux saxs en même temps, c’est surtout un talent hors pair, doté d’une inventivité séditieuse. Sous son influence, Steve et les autres vont dépasser leurs frontières, développer une expression plus libre. Subséquemment, ils se rebaptisent du plus significatif Steve Miller’s Delivery qui, bien vite, va s’abréger en Delivery.
C’est alors Steve Miller qui chante, mais sa voix manque de conviction et personne n’en est satisfait. La solution apparaît le 22 octobre 1969 en la personne de Carol Grimes, chanteuse d’un combo nommé Babylon (pas de renseignements!) jouant ce soir-là, au “Ramblin Jack”. Sa voix, rocailleuse, ignivome, sa ferveur singulière éberluent Delivery: cette fille doit intégrer le groupe!
Née à Londres en 1944, fan de Ray Charles tout autant que d’Oum Kalsoum, Captain Beefheart, Lester Bowie et Charlie Parker, Carol commence par chanter dans la rue, le métro, les pubs, pérégrinant aussi sur la côte Ouest avec des musiciens de rencontre. Puis elle forme The Race, un combo de blues et de folk, écume ainsi les clubs, les collèges, participe à des festivals de blues sur le continent, joue en première partie de figures de proue comme Cream, John Mayall, The Yardbirds, Graham Bond Organization.
Babylon est dissous quelques semaines plus tard et Carol rejoint Delivery. Cette femme est la Providence incarnée: en plus de ses compétences, elle a l’heur d’être en relation avec R.S.O. — la Robert Stigwood Organisation — et, bientôt, le groupe se voit proposer un contrat en bonne et due forme. En lice: Carol, Steve, Phil, Pip et... Roy Babbington un bassiste expérimenté (il a alors 29 ans) que leur délègue l’attentionné Alexis. Jack Monk s’en est allé rejoindre Ashkan, groupe de rock progressif; Lol Coxhil, lui, s’est rallié à The Whole World, la troupe de Kevin Ayers — ce qui ne l’empêche nullement de participer aux sessions qui ont lieu au printemps 1970.
Elles se passent mal. Des prises de son cloisonnées, un temps imparti, plutôt court, incommodent les musiciens qui pensaient, comme à leur habitude, jouer live et parsemer le tout de quelques overdubs. Je m’empresse de dire que le résultat, certes, manque un peu de feeling, mais non de tonus; il sera issu sur le germinant label B & C Sound et se matérialisera par un single et un L.P.: “Harry Lucky/Home made ruin” et “Fools meeting”.
Ce “Fools Meeting” avec sa pochette pimpante et cosmique — due au talent de Larry Smart (le mari de Carol Grimes) — contient huit morceaux, signés alternativement Delivery/Carol Grimes, Phil Miller: un syntagme méliturgique étayé par un duo basse/batterie fervent et catabalistique, irradié par la voix fauve de Carol Grimes. Les titres plus efficaces!?... “Blind to your light”, qui ouvre l’album, avec sa basse dum-dum, son rythme tour à tour exalté et plasmatique, son solo de sax vorace et pertinent, sa fuzz modérée et cosmétique — sans oublier la voix rugineuse de la chanteuse, qui, vers la fin, se laisse aller à quelques fioritures égyptiennes et caverneuses; “Is it really the same”, un instrumental de Keith Jarrett, râblé comme tout, galonné de riffs pugilastiques, historié de rescaldatifs et sardanapalesques soli guitare et de saxophone; enfin “The wrong time”, marathonien (sept minutes cinquante), dervé, trépidant, oscillatoire, galvanisé par les rugissements “soul” de Carol, dorloté par un piano nomade et voluptueux, chatouillé par un saxophone disert et farfelu. Plus calme, plus circonspect: “Miserable man”, Caravan en germe avec son thème suggestif et caligineux, un rien série-télé — un rien Robert Wyatt aussi —, dominé par un piano et une guitare désinvoltes aux échappées ambieuses et enjouées. Un cran au-dessous: “We were satisfied”, qui démarre comme une pop-folk song californienne, avec ses coqueliquants accords de guitare sèche, et en conserve le pli malgré de capricants écarts. Et pour finir, mesdames et messieurs, le titre-phare — ou titre-fard — : “Fools meeting”, rythm ‘n’ blues plantureux, chaloupé: piano bastringue, guitare suborneuse et “caliente”, feulements magnétiques de la prima donna.
Le single est plus commercial, moins turbulent. “Harry Lucky” (qui ne figure pas sur l’album) penche vers le ragtime et dégage un parfum d’insouciance très “hippy” avec ses clap-hands et son piano fleurant le roadhouse des années 30, tandis que “Home made ruin”, plus choucard, navigue entre la pop et le jazz; sa valeur doit beaucoup aux torréfiants vocalismes de Carol.
Les embarras, les contrariétés se prolongent: retard de sortie — rien ne paraît avant novembre — et querelles avec la maison de disques, qui donne dans les racontars les plus stupides pour alimenter les cancans de la presse: Carol mange des graviers, Carol se dépoile dans les clubs marocains... Cette panthère est devenue le fer de lance d’une promo extravagante. Lors d’une réception, on veut la voir descendre des escaliers en spirale, nippée comme une star des années trente... N’importe quoi! La principale intéressée fuit ce genre de manifestations. En attendant, personne ne touche un kopeck et nos ménestrels sont obligés de poursuivre le circuit des clubs et des collèges, cachetonnant aussi deci-delà: Steve avec John Dummer, Daddy Longleg, Free; Roy avec Keith Tippett Sextet, Centipede. De plus leur single, “Harry Lucky”, extrait du L.P., est banni de diffusion par la BBC à cause d’une innocente allusion à l’usage de la cocaïne.
En janvier 1971, Pip Pyle quitte le groupe pour une aventure avec Gong; il est remplacé par Laurie Allen. Carol Grimes aussi désempare, lasse et dépitée. Enfin, c’est Roy Babbington qui jette l’éponge. Malgré toutes ces désaffections, le groupe renaît au printemps sous l’impulsion de Lol Coxhill et avec l’appui de Julie Dyble (Fairport Convention, Trader Horne). Ils adoptent le nom de DC & the MB’s (Dyble, Coxhill and the Miller Brothers).
Quelques gigs, puis Caravan fait appel à Steve pour remplacer David Sinclair (parti rejoindre Matching Mole). A ce propos, les titres figurant sur Waterloo Lily (“Songs and Signs”, “Nothing at all”, “It’s coming soon”) peuvent être considérés comme une séquelle de l’ultime période de Delivery.
Surviennent ensuite quelques avatars, historiquement passionnants, dont un enregistrement de Lol Coxhill et Steve Miller, auquel participent Phil Miller, Pip Pyle et Richard Sinclair — ce pour un label nommé Virgin’s Caroline; une participation de ces musiciens à Music in the Moat, un festival en plein air; ainsi que, après la dissolution de Matching Mole, une prestation à Brighton en compagnie de Didier Malherbe. Un titre, “One for you” (signé Steve Miller) provenant de la séance pour Virgin’s Caroline, est offert en bonus: un titre magnifique, plutôt lent et sinueux, dont les longues échappées fébriles, résolument jazz, sont d’une alliciante beauté.
Après, c’est le grand schisme. Steve Coxhill et Laurie Allen s’embarquent dans une série de tournées européennes pour jouer du free jazz, tandis que Richard Sinclair, Phil Miller et Pip Pyle, assistés aux claviers par Dave Stewart (ex-Uriel, ex-Egg), fondent Hatfield and the North, du nom de la compagnie habilitée à fournir des panneaux routiers... un nom suggéré par Mike Patto.
Enfin, en 1973, à lieu, au Paris Theatre, un unique concert d’adieu, retransmis par la BBC; il réunit Steve, Lol, Phil, Roy, Richard et Pip.
Quelques mots encore sur Carol Grimes. Elle va poursuivre une carrière solo, mais se retrouve d’abord au sein d’Uncle Dog — avec Phillip Crooks (guitare), Sam Mitchell (guitare), John Porter (guitare, basse), Dave Skinner (clavier, chant) et Terry Stannard (batterie) —, un groupe de rhythm ‘n’ blues qui ne survivra que le temps d’un single et d’un album; ce dernier, “Old Hat”, étant d’ailleurs fichtrement roboratif avec des titres comme “We got time” (où Carol déploie une puissance phénoménale), “River road” (chanté en duo avec Dave Skinner), “I'll Be Your Baby Tonight” et “Mystery Train”, reprises de Bob Dylan et de Junior Parker. Viennent ensuite “Warm Blood” (1974), “Carol Grimes” (1976), puis un album nommé “Sweet F.A.” — avec Tony Hicks, Peter Kirtley, Gary Twigg et Ollie Marland. En 1984, elle forme Eyes Wide Open; s’ensuivent, sous son nom, en 1987, un opus portant ce titre, puis un autre, en 1988, intitulé “Daydreams & Dangers” — tous deux issus par Line Records. Elle s’oriente aussi vers le théâtre et crée un atelier où elle enseigne le chant. Son parcours ne s’arrête pas là comme le prouve une rapide inspection dans les pages d’Internet — les intéressés y trouveront son propre site doté d’une courte biographie, ainsi que de nombreuses photographies.... comme celle-ci:
http://www.carolgrimes.com/archive/60s/ ... bylon.html
http://www.carolgrimes.com/