
«I’ve always felt totally at one with the natural environment — the landscape, the wild life. What is. It’s only people that make life difficult. I do enjoy people, but I can live without them» — Anne Briggs
Je découvre enfin cette vedette du folk anglais: sa voix cristalline et radieuse, ses chansons, pour la plupart a capella, livrées sans trémolo, sans autres inflexions que celles commandées par la sincérité.
Grâce à l’épais livret qui l’accompagne, je découvre aussi la femme aventureuse, éprise de liberté, préférant les aléas d’une vie marginale au gymkhana et aux artifices du show-biz, la suis dans ses tribulations et pérambulations: depuis son premier voyage en stop, en 1959, à l’âge de quinze ans, où, fuyant son Nottinghamshire natal pour Edimbourg, elle va rencontrer Bert Jansch, jusqu’à sa venue sur une île d’Ecosse où, depuis, elle vit avec son mari et sa fille.

Son premier enregistrement (deux chansons) à lieu en 1962 par l’entremise du Center 42. Instauré par la fédération des syndicats pour transmettre l’art et la culture en province, ce centre est dirigé par des “patriarches” du folk anglais, comme Ewan McColl et A. L. “Bert” Lloyd. Elle participe ensuite, en août 1963, au Festival d’Edimbourg et enregistre deux autres chansons, qui paraîtront sur l’album “Edinburgh Folk Festival Vol. 1”, les célèbres “She moves through the fair” et “Let no man steal your thyme”, qu’elle délivre avec une vigueur et une conviction bouleversantes.
Tout démarre ces années-là, notamment à Londres où fleurissent des clubs comme Les Cousins, The Scott’s Hoose, The Troubadour, clubs qu’elle fréquente et où elle se produit. A Londres, elle retrouve Bert Jansch et partage sa vie. Il lui apprend à mieux se servir d’une guitare, elle l’initie à de vieilles ballades dont quelques-unes figureront au répertoire du maître du picking, ou à celui de Pentangle: “Blackwater side”, “Rosemary Lane”, “Reynardine”, “The cuckoo”, “Let no man steal your thyme”; il lui doit aussi “Go your way (my love)”, première de ses compositions.

Cette fille énergique, un peu casse-cou, qui saute dans l’eau sans raison et grimpe aux échafaudages, appréhende d’être sur scène et picole pas mal pour vaincre cette appréhension — ce qui ne donne pas toujours de bons résultats! Elle redoute aussi les séances de studio, doutant d’atteindre la perfection qu’elle exige d’elle-même.
En août 1964, paraît “The Hazards of Love”, son premier E.P. solo. Elle y fait montre derechef d’une étincelante vigueur et d’une poignante sincérité; chacune des complaintes choisies, “Lowlands”, “My bonny boy”, “Rosemary Lane”, “Polly Vaughan”, représentent un moment unique et passionnant. Pour June Tabor, qui à alors seize ans, c’est une révélation: elle découvre non seulement qu’elle doit chanter, mais encore comment il lui faut chanter — elle confiera plus tard qu’elle s’isola quinze jours dans sa salle de bain pour apprendre ces chansons, rendant sa mère complètement folle.
S’ensuit une année de vaches maigres, vécue près d’Edimbourg, avec un personnage excentrique, “Gary the archer”, «un type ressemblant en tout point à Jimi Hendrix... avant Jimi Hendrix», dit Bert Jansch, tant dans sa manière d’être, que dans ses goûts vestimentaires. Anne et lui aiment la chasse, armés d’arcs et de flèches, suivis d’un fidèle lévrier, ils passent beaucoup de temps à traquer des lièvres.
En 1965, elle sillonne les routes d’Irlande avec Andy Irvine, Terry Woods et Johnny Moynihan, c.a.d. The Sweeney’s Men, premier des groupes irlandais dit “modernes” (Johnny Moynihan, introduit le bouzouki, instrument grec). Ils voyagent de conserve (Anne et Johnny, Andy, Terry et leurs compagnes) à bord d’un mini-bus Volkswagen passablement déglingué: une vie de saltimbanque qu’elle abandonne à son gré pour des escapades solitaires, au milieu des bois, au bord de la mer, ou pour rejoindre Londres afin de s’y procurer un peu d’argent.

1966 la voit souvent dans la métropole des bus et phone boxs rutilants. Elle apparaît brièvement dans “Travelling For A Living”, un documentaire diffusé par la télévision, ainsi qu’en compagnie de Martin Carthy et Dave Swarbrick (qui jouent alors ensemble) lors d’un festival au Cecil Sharp House. Elle joue également au Battersea Town Hall avec Ewan McColl et Peggy Seeger. Christy Moore (futur Planxty) la découvre au Scott’s Hoose; elle y chante seule devant un public médusé et silencieux — un choc pour lui qui a trop l’habitude des pubs où les gens n’écoutent pas les musiciens. C’est aussi l’année (en juillet) où paraît “The Bird In The Bush” un recueil de chansons érotiques qu’elle partage avec A.L. Lloyd et Frankie Armstrong — chanteuse de sa génération, qui a commencé par jouer du rock and roll puis s’est convertie au folk. Elle y chante quatre chansons; l’une sur les conséquences des jeux amoureux, “Gathering rushes in the month of May”; deux sur la recherche du plaisir, “The whirly whorl” et “The stonecutter boy”; la dernière, la plus badine, sur l’espièglerie féminine, “Martinmas time”.
1967, premiers albums d’Al Stewart, Cat Stevens, John Martyn, sortie de “The 5000 Spirits of the Layers of the Onion” d’Incredible String Band, ou encore du suave et très traditionaliste “The Sweet Primroses” de Shirley Collins: il règne alors une effervescence dont elle pourrait profiter, mais elle ne participe (en début d’année) qu’au “Folksong Festival” donné au Royal Festival Hall, préférant aux tours de chant forcenés et aux obligations mercantiles, la vie sauvage et libre qu’elle mène en Irlande, apprenant les chansons propres aux régions qu’elle traverse, les chantant quand l’envie lui prend dans les pubs des villages, à la plus grande joie de quelques habitués!

Après bien d’autres aventures et péripéties, les portes du succès s’entrebâillent en 1971 avec la sortie de son premier L.P., ce “Anne Briggs” à la pochette cynégétique et stylisée qui provoque l’enthousiasme de la presse et du public. Il émane des dix chansons qu’il contient une telle authenticité, un telle force nostalgique que l’on a l’impression qu’en regardant par sa fenêtre, l’on va voir des moulins aux grandes ailes blanches là où trônent d’ignobles tours de béton; l’impression aussi de respirer un air marin et des odeurs de bruyères. Elle atteint des sommets de maîtrise et d’émotion avec le long et risqué “Tam Lin” (ici “Young Tambling”), qu’elle chante avec une ferveur héroïque, un rythme et une intonation qui font résonner les temps où étaient crue la légende qu’elle restitue. Sa version de “Blackwater side”, où elle s’accompagne à la guitare, est d’une légèreté merveilleuse, pareille à celle de “Go your way” — plus douce encore que par son ancien compagnon —, mais toutes ces histoires, ces chroniques qu’elle transmet, offrent cette ferveur, cette légèreté, cette pureté enchanteresse qui font préférer les chants a capella à ceux enluminés par la guitare où le bouzouki; comme “Living by the water” — autre chanson de sa composition —, pourtant captivante, où elle partage cet instrument avec Johnny Moyniham; comme “Willie O’Winsbury”, exquise et chevaleresque.


Évidemment, je vais maintenant tâcher de me procurer ses albums suivants. Quelqu’un les a t-ils? j’aimerais savoir si les textes sont inclus; le site sur lequel j’ai pu récolter ceux de “A Collection” n’en donne qu’une partie.
http://www.informatik.uni-hamburg.de/~z ... index.html