THE YOUNGBLOODS 
Jesse Colin Young, Lowell Levinger III (dit Banana) Joe Bauer, Jerry Corbitt
«C'mon people now
Smile on your brother
Ev'rybody get together
Try to love one another right now»
— “Get together” (Chet Powers)

«Sometimes the road I'm walking goes in circles round and round
Somtimes a stranger starving makes me feel I'm sinking down» — “Sometimes” (J. C. Young)
Le groupe se forme durant l'hiver 1965-66. Il comprend Jesse Colin Young (chant, basse, guitare), Jerry Corbitt (chant, guitare, harmonica), Lowell Levinger III, alias Banana (chant, guitare, piano) et Joe Bauer (batterie). Le premier est new-yorkais. Il est connu dans le circuit des clubs folk de Greenwich Village et a déjà publié deux albums. Les seconds viennent de Boston. Leur passé musical, déjà riche, est empreint de folk, de bluegrass et de jazz. Leur impresario, Herb Gart, leur obtient rapidement une série d'engagements au Café-Au-Go-Go de New York et ils enregistrent quelques titres pour le label Mercury, dont le tendre et plaintif “Sometimes”, titres qui ne verront le jour qu’en 1970 sur une compilation nommée “Two Trips”.


Finalement ils signent avec RCA. Leur premier album, issu en janvier 1967, révèle la voix câline de Young et le son vif, argentin, taquin du Wurlitzer de Banana. A côté des concessions d'usage à la old timey music (le ragtime “Grizzly Bear”), on trouve trois chavirantes ballades: “All Over The World (La La)”, très Beatles, signé Jerry Corbitt; “Foolin’ Around”, on ne peut plus mélancolique, dont Jesse Colin Young est l'auteur; et, bien sûr, le charismatique et peace and love “Get together”. Déjà interprété par Jefferson Airplane (en 1966, sur leur premier album), ce péan, malgré son irrésistible entrain et sa ferveur opportune, devra attendre deux ans avant que de caracoler dans les charts, attendre que son refrain, “Come on people now, smile on your brother”, soit devenu l’indicatif télévisé d'une église œcuménique: The National Council of Christians and Jews. Son auteur, Chet Powers, alias Dino Valenti, fondateur de l'embryonnaire Quicksilver Messenger Service, a bien connu Roger McGuinn et les futurs Byrds en 1964, ce qui explique l'évidente parenté avec le style de ces derniers — l’homme est aussi l'auteur d'un album solo (voir la revue que j’y ai consacrée) en 1968. Mais revenons aux Youngbloods...
Leur tournée promotionnelle les emmène à travers le pays, notamment à San Francisco, où ils jouent à l'Avalon Ballroom. Séduits par l'atmosphère de la ville, le climat ensoleillé et l'effervescence libertaire qui règne en Californie, ils décident de se fixer sur la côte Ouest lors de leur deuxième tournée, après la sortie de leur troisième single, “Euphoria/Wine Song”.

(1969)
Get together
(Chet Powers)
L'amour n'est qu'une chanson que l'on chante
Et la peur qu'une façon de mourir
Tu peux faire vibrer les montagnes
Ou faire pleurer les anges
Pourtant l'oiseau vole dans le ciel
Et tu ne sais pas pourquoi
Venez vous tous, venez maintenant
Souriez à votre frère
Que chacun se rassemble
Et essaie de s'aimer maintenant
Les uns doivent venir, les autres partir
Et nous réussirons
Quand celui qui nous a laissé là
A la fin nous reviendra
Nous ne sommes qu'un éclair de lumière
S'évanouissant dans l'herbe
Venez vous tous, venez maintenant
Souriez à votre frère
Que chacun se rassemble
Et essaie de s'aimer maintenant
Si vous entendez la chanson que je chante
Vous comprendrez (écoutez!)
Vous détenez la clef de l'amour et de la peur
Dans votre main tremblante
Cette clef unique ouvre les deux
Et vous en disposez à votre gré
Venez vous tous, venez maintenant
Souriez à votre frère
Que chacun se rassemble
Et essaie de s'aimer maintenant

“Earth Music” est le nom choisi pour l'album qui paraît en octobre 1967. La production est vigoureuse et ciselée, les musiciens jouent avec brio et louvoient d'un genre à l'autre avec un égal bonheur. Des onze titres proposés, j’en relève huit méritant louange et admiration. Côté pop et romantique: “All my dreams are blue”, une enivrante complainte de Jesse Colin Young; “Dreamers' dream”, (signé Corbitt/Levinger), autre complainte, dont le riff guilleret est un déguisement, et qui séduit par ses harmonies vocales; “Don't play games”, de Jerry Corbitt, un condensé de bonheur, deux minutes onze traversées de flûte, de violons, de percussions latines, portée par la voix souple et mielleuse de Young. Côté folk et country, impossible de ne pas ressentir le frisson rodéo avec le sémillant “Sugar Babe” (signé Young/Lomax) — ce pur joyau figurera sur la bande son du tant décrié “Zabriskie Point”, le film d’Antonioni, visible sur les écrans dès mars 1970 —, impossible itou de résister à la reprise cool, adamantine et rythmée du célèbre “Reason to believe” de Tim Hardin. Côté blues — celui qui transpire sous les bras —, l’on se pâme à l'écoute du tapageur “Long and Tall”, ainsi que du capiteux et Taj Mahalien “I can tell”. Enfin, côté “vieille marmite”, le remuant “Euphoria”, un charleston signé George Robin Remailly, personnage en vue de la scène de Greenwich Village, auteur de "Four in the morning", titre du premier L.P..

Sugar Babe
(Young/Lomax)
Shoot your dice and have your fun, Sugar Babe
Shoot your dice and have your fun
Run like your Mama, when the police come
Yeah Sugar Babe, oh my, Sugar Babe
Lance tes dés et amuse-toi, bébé en sucre
Lance tes dés et amuse-toi
Fuis comme ta maman, quand la police s'amène
Oui, mon bébé en sucre, oh fichtre! bébé en sucre
Je m'enivre et m'écroule par terre, bébé en sucre
Je m'enivre et m'écroule par terre
C'est à cause du whisky, maman, et j'en veux encore
Oui, mon bébé en sucre, oh fichtre! bébé en sucre
(Envoie le solo!)
Lance tes dés et fais-les rouler dans le sable, bébé en sucre
Lance tes dés et fais-les rouler dans le sable, oui
Bon, ça ne marchera pas maman, j'en suis sûr
Oui, mon bébé en sucre, oh fichtre! bébé en sucre
Mets ta main sur ta hanche et laisse ton esprit vagabonder, bébé en sucre
Mets ta main sur ta hanche et laisse ton esprit vagabonder
Car ton corps va se flétrir le jour de ta mort
Oui, mon bébé en sucre, oh fichtre! bébé en sucre

Après un seul single en janvier 1968, “Quicksand/Dreamer’s dream”, paraît enfin, en avril 1969, “Elephant Mountain”: l'une des œuvres les plus radieuses et les plus magiques de ces fécondes années. Jerry Corbitt a quitté le groupe, l'année d'avant, et n'a participé qu'à un seul morceau (il réalise par la suite deux albums solo: l'un en 1969, l'autre en 1971). Nos ”jeunes sangs” font preuve derechef d'un éclectisme foudroyant, alternant folk, pop, soul et même jazz avec une aisance extraordinaire; et l'on reste ébahi devant le talent de compositeur de Jesse Colin Young, un talent souverain, pourrait-on dire, car il signe les plus beaux titres de cet album: “Darkness, Darkness”, splendide et fulgurant; “Smug”, joyeux et débonnaire; “Sunlight”, tendre et voluptueux; “Beautiful”, chaloupé et soul, un peu jazz aussi; “Sham”, soul itou, mais pugnace et gigotant, plein de guitare griffue et de coquins répons; “Quicksand” (A side du single sorti en janvier 1968), poétique, généreux, remarquable par son orchestration luxuriante; enfin “Ride the wind”, décontracté, jazzy, nappé de xylophone et de congas — vibrantes douceurs exotiques! Malgré ces atouts, l'album ne fait qu’approcher le Top 100 (il reste toutefois 29 semaines dans les charts). “Darkness, Darkness”, lui, couplé à “On Sir Francis Drake” un titre de Levinger (Banana), se place 86e en mai 1970.
Darkness, Darkness
(Jessie Colin Young)
Darkness, Darkness
Be my pillow
Take my head
And let me sleep
In the coolness of your shadow
In the silence of your deep
Obscurité, Obscurité
Sois l'oreiller
Où poser ma tête
Laisse-moi dormir
Dans la fraîcheur de ton ombre
Dans le silence de ta profondeur
Obscurité, Obscurité
Cache mon désir
De ce que je ne peux être
Garde mon esprit des élans
Vers ce que je ne peux voir maintenant
Ce que je ne peux voir
Obscurité, Obscurité,
Longue et solitaire,
Soulage la peine des jours
J'ai senti le bord de la tristesse
J'ai connu l'abîme de la peur.
Obscurité, Obscurité, sois l'oreiller où poser ma tête
Couvre-moi de la nuit sans fin
Emporte, emporte au loin la douleur du savoir
Emplis le vide de justice maintenant
Le vide de justice maintenant, maintenant, maintenant
Le vide de justice maintenant.
Obscurité, Obscurité, sois l'oreiller où poser ma tête,
Prends ma main, et laisse-moi dormir
Dans la fraîcheur de ton ombre
Dans le silence de ta profondeur
Obscurité, Obscurité, sois ma couverture
Couvre-moi de la nuit sans fin
Emporte, emporte au loin la douleur du savoir
Emplis le vide de justice maintenant
Le vide de justice maintenant, maintenant, maintenant
Le vide de justice maintenant
Le vide de justice...
Oh yeah, Oh yeah
Le vide, le vide
Oh yeah

(J. C. Young / Joe Bauer / Lowell Levinger III)


En 1970, la compagnie Warner Bros, qui se transforme alors en consortium, signe à tour de bras et fait une proposition mirifique aux Youngbloods: elle leur permet de créer leur propre label et leur accorde une entière liberté artistique. En conséquence, Jesse Colin Young, aidé d'autres musiciens, fonde Raccoon (raton-laveur) et monte un studio d'enregistrement. En quatre ans, quinze albums, dont ceux des Youngbloods, seront produits par ce label qui sera plutôt une «affaire de famille»: les musiciens participant beaucoup à l'œuvre de «vieilles connaissances» comme Jeffrey Cain ou Michael Hurley, soutenant aussi les opus solo de Joe Bauer et de Banana. Mais les premières parutions des Youngbloods seront des live, soit deux L.P.: “Rock Festival” (octobre 1970) et “Ride the Wind” (juillet 1971). Le premier est un florilège de morceaux inédits enregistrés dans quelques lieux célèbres de la baie de San Francisco (comme le “Provo Park” de Berkeley ou le Family Dog de San Francisco), le second est la quintessence de concerts données au Fillmore East à New York en novembre 1969. Les deux sont relax et sereins, mais le second possède une coloration jazz des plus réussis. J'adore cet album! J'adore les étirements nomades et veloutés, les douces palpitations de “Ride the Wind” et “Sunlight”, le tempo précipité de “Beautiful”, trois titres figurant sur “Elephant Mountain”, auxquels s'ajoutent l'incontournable “Get Together”, le célèbre “Dolphins” de Fred Neil et “Sugar Babe”. Toutefois “Rock Festival” n'est pas à négliger, ne serait-ce que pour les émouvantes ballades (signées Jesse Colin Young), “It's a lovely day” et “Josiane”, la splendide interprétation du “Mighty Roses” de Tim Hardin, l'excellente reprise de “Peepin’’‘n’ hidin’” de Jimmy Reed, soutenue par l'harmoniciste Richard (Earthquake) Anderson, ainsi que “On Beautiful Lake Spenard” de Lowell Levinger, un instrumental à la fois jazz et baroque conduit par le piano de son auteur.


1971 voit l'arrivée d'un quatrième musicien: Michael Kane. Il va tenir l'emploi de bassiste, permettant ainsi à Jesse Colin Young de reprendre la guitare. “Good and Dusty”, l'album qui sort cette année-là est le fruit de ce quatuor, auquel il convient d'ajouter l'harmoniciste Richard Anderson, précédemment cité. Malheureusement, je ne le connais que par ses critiques, qui ne sont pas fameuses. Il semblerait qu'il manquât d’originalité. En effet, les reprises abondent, allant du country — le célèbre “Will the circle be unbroken” —, à la soul — “That's how strong my love is” d'Otis Redding. Mais bon, quand je vois que Jesse Colin Young joue du saxophone, Michael Kane du cornet et du cor anglais, je me dis que le résultat ne doit pas être si mauvais.

“High on the ridgetop”, que je n'ai pas eu l'heur de découvrir, recueille, bien plus d'avis favorables lorsqu'il paraît en novembre 1972. Bien que ne comportant qu'un titre original, il offre, dit-on, une unité des plus captivantes. Ce sera le dernier opus des Youngbloods (il faut attendre 2005 pour voir surgir “Beautiful: Live in San Francisco 1971”).

Jesse Colin Young après le succès de son premier album solo, “Together”, paru en mars de la même année, s'émancipe de cette entité. De ses nombreuses œuvres suivantes (pour ma part inconnues), le L.P. “Songbird”, paru en 1975, est son plus beau proficiat; toutes les critiques sont élogieuses et Philippe Thieyre le qualifie de «perfection de la musique californienne inspirée, lumineuse et brillante»*... rien que ça!
* “Le rock psychédélique américain, 1966-1975”