11 juin 2012. Lou Reed est à l’Olympia
Impérial.
En fait, Lou Reed est au rock ce que Christian Dior est à la couture. Il l’a encore prouvé ce soir là. Un esthète d’une exigence que les années n’ont pas condamnée. Arriver avec Brandenburg Gate, passer par Heroin (grandiose) et Walk On The Wild Side (curieuse version funkisante mais électrisante) c’est comme mélanger de la dentelle rouge avec de l’organdi parme et du cuir vieilli : normalement, ça ne va pas ensemble, mais là oui.
Prestation haute-couture aussi : mise en œuvre impeccable, exécution au millimètre, changements d’atmosphère permanents ; on passait des ténèbres hurlantes à des moments de bonté lumineuse. Voix grinçante ou chaleureuse et d’une puissance très surprenante. Ceci dit, il fallait bien car il y avait tellement de cordes sur scène qu’on se serait crus sur le port de La Rochelle. Et puis pas des petites cordes, non, des sévèrement burnées ; musiciens exceptionnels, je dirais même virtuoses.
Grâce au ciel, à la triple conjonction Lune-Jupiter-Venus (in Furs of course) ou au Pauillac , Lou était en forme. Très en forme ; ok, il a du mal à se déplacer mais c’est épiphénoménal. L’âge de Lou Reed, tout comme la paralysie d’un Wyatt ou la claudication d’un Ian Dury, ça a peu d’importance en regard de ce qu’ils produisent et ont produit.
Lou déclamait, mimait, jouait ses morceaux en moulinant des bras ou en prenant des poses de geisha, rigolait avec ses musiciens, disait à ceux du public qui levaient les bras «
I’ve seen you ! », en les pointant du doigt.
D’ailleurs il me l’a dit à moi. Monsieur Fanque m’a dit «
meuh oui, bien sûr qu’il s’adressait à toi, bien sûr, bien sûr …

» ; moi, je suis persuadée qu’il s’est adressé à moi vu que le public était – au début du moins – assez torve et que j’étais l’une des rares personnes de mon coin à l’acclamer bras au ciel ; torve public au début donc, parce qu’à la fin, ledit public parisien n’était plus atone du tout : tout le monde debout, claquant des mains à s’en faire péter les métacarpes, hurlant, tapant des pieds.
Lou est revenu deux fois. La première avec Sad Song et il me semble une autre, mais j’étais tellement fascinée que je n’ai pas mémorisé la set-list.
Puis une partie du public a commencé à ranger ses déambulatoires, à remettre ses postiches et réajuster ses couches Confiance. Mais l’autre partie, plus fringante, tapait toujours des pieds et des mains.
Et Lou est revenu une seconde fois, avec Sweet Jane. Là encore il l’a envoyée souverainement.
Si j’en ai parfois douté, aujourd’hui j’ai une certitude : Lou Reed, c’est le vrai patron du rock.
Depuis 50 ans, il va chercher loin, très loin dans sa tête et dans son corps ; il a aussi accouché une multitude de talents (à mon sens, sans lui, John Cale en serait toujours à tenir la note pendant 3 heures en compagnie de l’acidifié La Monte Young. C’est Lou Reed qui a mis à jour le suprême talent de Cale) ; et je ne parle pas des nuées qu’il a inspirées jusqu’à nos jours.
Lou Reed c’est une créature qui - toute vieille et rabougrie soit elle - a une puissance magnétique, une autorité inégalée, un charisme de folie.
En partant, il a dit : « we came to play - we came to rock ». Ainsi soit-il.