«Tell me more how you used to love me
Can't recall how it used to be
Maybe true, maybe yesterday
But it's gone, It's gone today»
— “Tell me more” (Warren Hansen)
THE DAVID
The David est le creuset où fusionnent l’énergie du genre garage, le faste de la pop music, les ondoiements du psychédélisme.
The David, c’est “quatre garçons dans le vent” sous le soleil de Californie, quatre “minets” vêtus de costumes blancs, la tignasse fournie, la mèche tombant sur l’œil.
The David, c’est un album millésimé 1967 que le temps ne fait que bonifier.
La préhistoire:
En 1965, alors que l’on marche dans l’espace, cinq musiciens, Warren Hansen (chant), Chuck Spieth (basse), Tim Harrison (batterie), Mike Butte (guitare rythmique), Mark Bird (guitare conductrice) se baptisent The Reasons et giroient dans les parages de Los Angeles.
En 1966, l’année où la musicassette fait son apparition, The Reasons rencontrent Steven Vail qui, enthousiasme, leur propose d’être leur manager. Il leur fournit le patronyme plus “hip” de The David, et, au bout de quelques mois, leur décroche un contrat avec la 20th Century Fox.
En novembre, nos troubadours franchissent pour la première fois la porte d’un studio. Ils ont pour producteur Jackie Mills, et enregistrent trois titres: “Foolish man”, “Forty miles” et “Bus token”. Ces deux derniers deviennent, en décembre, leur premier single.
S’ensuivent quelques tournées: leurs concerts font l’objet du prix d’un concours organisé par la Fox; au même titre qu’un voyage à Los Angeles et une visite des studios de cinéma. Il se peut que ce soit à cette occasion qu’ils étrennent leurs lyléennes tenues.
“Forty miles” se taille un gentil succès sur les ondes radiophoniques, mais ce n’est que six mois plus tard, en juin 1967, qu’émerge leur second simple: “People saying, people seeing”; la face B est derechef “Forty miles”.
L’histoire:
L’aventure avec la Fox s’arrête-là. Autres vicissitudes: Mike Butte quitte le groupe et Steven Vail fonde Vance Music Company; bien entendu, The David est le premier nom à figurer à son catalogue.
Les sessions du L.P. débutent le 20 novembre 1967 au Sound Recorders à Hollywood et se poursuivent à l’American Recording Co à Studio City, sous le contrôle de l’ingénieur Richard Polodor. Les temps sont à l’apparat, au lyrisme, et l’on sollicite le talent de Gene Page, qui, après s’être distingué avec “You've Lost That Lovin' Feelin'” des Righteous Brothers (1964), “Got to Get You off My Mind” de Solomon Burke (1965), entame alors une collaboration fructueuse avec Barry White. Il réunit un brillant orchestre: violons, trompettes, harpe, hautbois, sitar, percussions... pompe et circonvolutions qu’il utilise avec un art consommé.
La pochette est due au talent du peintre Alan Maynard. J’ignore qui est cet homme et doute que la jaquette de la réédition CD soit conforme à l’originale, car le recto représente le David de Michel-Ange, tandis qu’à l’intérieur une photo des musiciens montre sur la grosse-caisse, la tête d’un David
ressemblant à celui de Michel-Ange!
L’album (dix titres entièrement signés par Hansen) est offert à la convoitise du chaland dès la fin de l’année; ainsi qu’un 45 tours, “I’m not alone”, illustré d’un portrait du groupe jouant sur une plage. Cette chanson, courte et tonique, censée alpaguer l’auditeur, n’a pas la faveur des DJs, qui préfèrent passer “Another day, another lifetime/I would like to know”, ou “Sweet December”, ou encore “Time M”. — Ce dernier est emblématique du thème récurrent des lyrics: le temps, le temps qui «va et vient», changeant les sentiments, les pensées, l’aquarelle des souvenirs.
Les efforts de promotion sont soutenus, mais il semble que les retombées commerciales soient plutôt fluettes. Deux autres titres, “I don’t care” et “Mister, you’re better man than I”, sont enregistrés en mars 1968 — ils vont demeurer inédits jusqu’à la réédition CD de l’album —, mais aucune séquelle discographique n’a l’heur d’advenir ensuite. The David perdure pourtant jusqu’à l’aube des années 1970.
Epilogue:
Warren Hansen va travailler comme consultant pour une firme liée à l’environnement. Tim Harrison contribue à la construction d’un pipeline en Alaska, puis revient à Los Angeles et prospère dans l’immobilier. Mike Butte, installé dans le quartier de Pacific Palisades, va devenir un charpentier chevronné. Chuck Spieth, début 70, trouve la mort lors de l’incendie d’une maison dans l’Oregon.
L’œuvre:
Elle a été comparée à du «garage Left Banke». L’épithète “garage” est juste, car du genre The David possède l’énergie. Quant à l’analogie avec le groupe de Mike Brown, elle indique bien la tendance pop, l’éclat adamantin de la production et la richesse des arrangements. Mais ce n’est pas aussi simple...
D’abord, quatre titres sont exempts d’orchestration, ensuite les musiciens escaladent avec bonheur les cimes du psychédélisme. A vrai dire, s’il est une référence à considérer, c’est peut-être celle des Yardbirds (période Jeff Beck); ainsi, le trépidant “I’m not alone” s’apparente beaucoup à “Over, under, sideways, down”; ils ont aussi pour habitude de chauffer le public avec “Mister, you’re a better man than I”.
Garage !... Vous avez dit garage !?... C’est en vain que l’on cherche des comparaisons avec The Standells, Count Five ou les Shadows of Knight, dont The David ne partage pas la rudesse; l’on est d’avantage surpris de trouver des affinités avec The Music Machine. Question psyché: c’est plutôt du côté des Electric Prunes (“I had too much to dream”) et de SRC qu’il faut chercher.
Pour résumer, The David est un griphon bien difficile à empaqueter.
Détails:
1/ “Another day, another lifetime / I would like to know” affiche des couleurs de fête avec trompettes et violons, mais le serpentin bizarre de l’orgue annonce l’escapade fantasmagorique où musent, rêveurs, percussions et sitar.
2/ “I’m not alone” est un titre trépidant, gorgé de fuzz qui donne envie de gambiller et de jerker. Son riff est très proche du fameux “Who do you love” de Bo Diddley.
3/ “Sweet December”, exempte d’orchestration, frappe, étincelle, fléchi, s’empreint des oscillations langoureuses de l’orgue, mais conserve une belle vigueur: une pop tenace, un rien venimeuse.
4/ “Tell me more” cisèle l’améthyste des ténèbres et délivre la joie en un feu où se consument mille sons chatoyants. Les guitares s’entortillent comme des vignes folles. C’est le moment de signaler la frappe du batteur: solide, concise et comme impatiente.
5/ “Now to you” est un Taj Mahal, une ode sémillante, pétillante, lumineuse. L’extase assurée malgré la poignante tristesse des paroles: «Bring flowers and lay them on my grave, If your happiness you ever wanted to save». S’il est un titre qui doit convaincre l’amateur de pop chamarrée, c’est celui-là.
6/ “Professor Crawford”, plus minimaliste, mais bien rembourrée et d’une ardeur mutine, est une parodie du “Monsieur je sais tout”.
7/ “Time M” offre une grande similitude avec “Time has come today” des Chambers Brothers (septembre 1966), et lui aussi se passe de garnitures: sa vitalité suppléant cette carence. Le batteur marque le temps avec une fougue prodigieuse et l’on découvre le son vibrant, un peu grinçant, du plasmatar, un instrument inventé par Warren Hansen: un long caisson de bois sur lequel sont tendues des cordes de piano, que l’on frotte avec un bottleneck. Les variations du tempo, le jeu aphrodisiaque de l’orgue et de la guitare renforcent le caractère hypnotique de l’ensemble.
8/ “So much more” se distingue par un côté “série télé” que ne font qu’embellir les guipures de l’orchestration, résolument superbe et plantureuse. Les violons pavoisent, les chœurs officient avec solennité.
9/ “Mirrors of wood” déploie une allure conquérante, chevaleresque, où se mêlent fuzz et trompette. C’est le titre le plus sombre, le plus saturnien: le riff se bloque et se répète, insistant, obsédant, le plasmatar émet une plainte lancinante, la guitare crache des jets de fiel liquoreux.
10/ “Of our other day” déloge le spleen à grand renfort de flonflons caraïbes, de clameurs et de joyeux brouhaha.
Les bonus:
La réédition Jamie (2001) atteint un summum de perfection et qualité. Tout y est: photos, bio, notes originales de pochette et ces ultra-petita savoureux et tentateurs; ici deux titres enregistrés, comme je le disais plus haut, en mars 1968.
1/ “I don’t care”, plein d’entrain, se rapproche de “Tell me more”. L’orgue est fruité, la guitare épineuse, mais il se répète un peu; surtout les paroles: «I don’t care, oh, oh, oh, oh, oh», à la louche. C’est à l’évidence un premier jet.
2/ “Mister, you’re better man than I” est donc un titre des Yardbirds; en fait écrit pour les Yardbirds par Mike Hugg, le batteur de Manfred Mann. C’est une version instrumentale, plus houleuse, plus ramassée, qui fricote avec le bon génie du psychédélisme à grand renfort de guitare raboteuse et d’orgue acidulé.