Histoires de guitares

Pour y papoter de tout et de rien, parler de ce que vous écoutez en ce moment, délirer, s'amuser...

Histoires de guitares

Messagepar Dark Pink » 24 Déc 2014, 17:11

C’était Noël. Mais j’avais des excuses de ne pas le savoir : on était en plein mois de Mars. Un dimanche qui ne s’annonçait pas très bien : on allait bouffer chez mon oncle et ma tante. Ils étaient très gentils, mais ils abusaient trop souvent de la bibine. Les repas se terminaient rarement bien. Ils avaient l’alcool triste, ma tante quittait la table en pleurant et mon oncle fixait son assiette le regard vide en grommelant des phrases incompréhensibles. J’avais été briffé sévère par mon père :
- Tu t’écrases ! Tu parles tout le temps à tort et à travers ! Ben là, tu dis rien ! Tu leur dis pas de pas trop boire et tu fais pas de remarques si ya plus de bouteilles que de bouffe. Je sais que tu veux bien faire, mais ça n’arrange rien. Les adultes aiment pas qu’un lardon leur fasse la leçon !
Prévenu de la sorte, j’étais détendu…
De fait, le repas s’engage plutôt bien. Je suis les consignes à la lettre et ça semble marcher. Il y a même un peu de soleil et la couperose des joues de mon oncle me paraît moins répugnante qu’à l’habitude. Voyant que mon cousin, de dix ans mon aîné, ne boit qu’un verre de vin alors qu’il semblait suivre la pente de ses parents lors de nos précédentes visites, je surmonte mon dégoût pour le pinard et en accepte un quart de verre pour faire comme tout le monde (« A la bonne heure ! ») Je ne bois pas tout, mais j’ai fait ce qu’il fallait : mon père me fait un clin d’œil.
A la fin du repas, tout le monde est souriant, c’était déjà arrivé par le passé, mais ça faisait si longtemps. Mon père raconte ses sempiternelles histoires de boulot et on se marre même à celles qu’on connaît déjà. La conversation dérive sur les enfants, l’avenir et ce qu’ils veulent faire plus tard et comme on bosse tous bien à l’école, on est félicités. Dans cette ambiance agréable et sans doute grisé par une gorgée de vin aussi inhabituelle pour moi, je décide de faire mon « coming out » quand on me demande le métier que je veux exercer: non, je ne veux pas être fonctionnaire comme toute ma famille ou presque, je veux être musicien ! Je veux jouer de la guitare, chanter, faire de la pop music ! Comme les mecs de Pink Floyd, comme les mecs de Woodstock. Mais il me faut des sous pour acheter une gratte qui coûte deux mois de salaire de mon père… Dans une autre ambiance, ma révélation aurait jeté un froid et une tournée générale de déprime aurait fini d’achever ma tante et mon oncle. Mais là, rien de tout ça. Ils sourient et sourient encore plus en se jetant des œillades quand mon cousin me questionne l’air malicieux :
- Tu veux une guitare ? C’est ça ? Faut apprendre, c’est pas facile, les cours aussi, ça coûte des sous.
- Ouais, mais j’ai un pote qui m’apprendra, il en joue. Et je bosserai, c’est ça que je veux faire ! Rien d’autre. Alors je serai pas faignant !
Il se lève et me dit de le suivre sous le regard amusé de ses parents et intrigué des miens.
Arrivé dans sa chambre, il s’allonge sur le parquet à côté de son lit, tend son bras qui disparaît en dessous et en ressort un gros tas de poussière qui racle le sol et sous lequel on distingue une guitare. Il dit :
- Si tu la veux, elle est à toi. J’en ai fait un peu dans un groupe yéyé, il y a quelques années, mais j’en ai eu marre et j’ai plus besoin de cette guitare.
Image
Je suis tellement heureux que je ne sais pas quoi dire. En revenant dans la salle à manger, ma tante rigole en voyant ma tête et époussette l’instrument :
- Je vais enfin pouvoir nettoyer sous son plumard !
Ma mère me demande :
- Tu as dit merci, au moins ?
Je bredouille un « Merci » si faiblard que tout le monde rigole.
Mon père en rajoute une couche :
- C’est pas tous les jours qu’on trouve un moyen de lui clouer le bec !
La gratte est immense, magnifique. C’est une Royal électro-acoustique à manche en aluminium. Même sans ampli, je vais pouvoir en jouer et entendre quelque chose. Elle n’a plus que quatre cordes. Mon cousin me montre quelques positions que je note sur un bout de papier pendant que ma mère et ma tante font la vaisselle et que mon oncle fait découvrir « Sammy Davis Jr, un rude chanteur ! » à mon père.
Je ne me souviens pas très bien de la suite, j’étais sur un nuage. On me l’a racontée : j’ai refusé qu’on mette la guitare dans le coffre pour la rapporter à la maison, je l’ai gardée contre moi pendant tout le trajet sans dire un mot.
Un mois plus tard, j’ai droit à un peu d’argent pour acheter des cordes neuves. Je fonce chez mon pote gratteux et il installe les cordes sur ma guitare. Il m’apprend deux morceaux. Le tirant bien trop fort me bouzille les doigts, mais je répète à n’en plus finir « La poupée qui fait non » et « Le pénitencier » avec son putain de Fa majeur en barré. Quand je finis par la brancher sur un vrai ampli, elle ne fonctionne pas. Après avoir gratté les contacts, j’obtiens un son crachotant mais bien rond en clair et des montagnes de larsen quand je veux de la disto.
Bien souvent, quand j’en joue, je pense avec tendresse à mon cousin qui m’a offert ma première guitare.
Après des années de bons et loyaux services, on ne le voit pas bien sur la photo, mais ma gratte se délabre un peu, le binding se transforme en « sucre » et attaque le bois de la table d’harmonie. Je vais la faire rénover.
Inutile de vous dire que je crois encore au Père Noël et que je pense qu’il peut passer n’importe quand.
Joyeux Noël à tous !
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Re: Un conte de Noël

Messagepar coltan » 24 Déc 2014, 17:26

Avec les brocantes et VG , noël c'est toutes les semaines :langue2:
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Re: Un conte de Noël

Messagepar zuma » 24 Déc 2014, 18:24

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Pffou, comme tu racontes ça !
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Re: Un conte de Noël

Messagepar Manoueel » 24 Déc 2014, 18:31

Très belle histoire :chapeau:
Lors d'une émission, un vétéran de la Seconde Guerre mondiale avec une jambe de bois, assez agressif, l'interpella: Si j'en juge par vos cheveux longs, vous êtes une fille ? et Zappa répondit: Et si j'en juge par votre jambe de bois, vous êtes une table ?
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Re: Un conte de Noël

Messagepar Monsieur-Hulot » 24 Déc 2014, 19:13

0-) t'en a fait ton métier alors ? Belle histoire d'amour en tous cas ! je te comprends si bien.
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Re: Un conte de Noël

Messagepar pilgrim » 24 Déc 2014, 19:30

Comme on dit chez Pernot-TF1 à la fin des "reportages ":
"C 'est aussi ça la magie de Noël"!
Elle est magnifique cette gratte.Et très bonne allusion à ce putain de Fa barré qui nous a tous fait hurler quand on apprenait Le pénitencier :))
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Re: Un conte de Noël

Messagepar Danzik » 24 Déc 2014, 20:29

Superbe et touchante histoire, j'ai eu l'impression d'être au repas en la lisant :-)) . Merci à toi ! :coucouz:
Le Grand Bazar Vinylique des 45 tours EP's & SP's : "Elle est pas électrique ta guitare... c'est une vieille, elle est encore à vapeur !" Dupont et Pondu (1964) - C.V. viewtopic.php?f=31&t=141
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Re: Un conte de Noël

Messagepar Bibabe lula » 26 Déc 2014, 18:41

Voui, voilà une bien belle histoire de Noël (ou pas) qu'on aime bien lire, parfois ça change un peu!
Et ça fait remonter l'estime des repas de famille :respect:
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Re: Un conte de Noël

Messagepar Monsieur-Hulot » 26 Déc 2014, 18:59

Apparemment, c'est une Jacobacci ...voir tableau ci-joint : Marque du fabriquant et ses sous-marques distributeur (ce tableau est très utile pour les nombreuses appellations des Teisco/Kawaï)
http://patchristmas.perso.neuf.fr/marques%20site.htm

et là: il y a la tienne ! 0-)
http://lesguitaresjacobacci.free.fr/page00.htm
plus précisément, ta page: ROYAL 1961 (je crois)
http://lesguitaresjacobacci.free.fr/Royal18/page00.htm
Dernière édition par Monsieur-Hulot le 26 Déc 2014, 19:10, édité 2 fois.
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Re: Un conte de Noël

Messagepar Bebeto » 26 Déc 2014, 19:09

Danzik a écrit:Superbe et touchante histoire, j'ai eu l'impression d'être au repas en la lisant :-)) .


D'accord avec toi, l'histoire est joliment racontée. J'aime bien le chemin-qui-bifurque-du-récit : on part sur un "ne pas faire de vague" dans un dîner de famille, la lecture en suspension pressentant quelque événement touchant mais pas aussi marquant et magique que la surprise.
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Re: Un conte de Noël

Messagepar Monsieur-Hulot » 26 Déc 2014, 19:22

et de fil en aiguille, on tombe sur Sacha Distel, grand utilisateur de Jacobacci, ici "Bluesette" par 4 shredders 0-) (j'adore ce morceau)

[video]https://www.youtube.com/watch?v=J3y8dZWx9YY[/video]
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Re: Un conte de Noël

Messagepar Dark Pink » 26 Déc 2014, 19:34

Merci M Hulot, je ne connaissais pas ce site. J'ai ignoré que c'était une Jacobacci pendant très longtemps. C'est le mec de "Guitare garage", boutique disparue il me semble, qui me l'a dit quand je lui a apportée pour qu'il refasse l'électronique. Il a d'ailleurs refusé de changer les mécaniques sous prétexte qu'il n'avait pas les mêmes. Elles sont vraiment de mauvaise qualité, c'est une punition de l'accorder. J'ai gardé le câblage d'origine et il paraît qu'on peut le faire arranger et remonter, je vais voir ça. J'ai rien changé dessus, sinon. Ce n'est pas un modèle rare, on voit plein d'artistes des années 60, dont Hallyday, poser avec les variantes de ce modèle. Un copain de mon fils aîné, tout jeune et fan de Johnny, n'en croyait pas ses yeux, il a voulu qu'on prenne une charrette de photos de lui avec cette gratte :-))
Merci à tous pour vos remarques, ce n'était que le premier épisode. Mes 4 premières grattes ont des (petites) histoires sympas qui vont avec, je vais les mettre ici pendant les vacances de Noël, ça me fait plaisir de les raconter. Ce ne sont pas toutes des Jacobacci non plus :)
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Re: Un conte de Noël

Messagepar Dark Pink » 27 Déc 2014, 18:56

L’appel de la basse. (Episode 2/4)
Bon, c’est bien, j’ai une belle guitare depuis presque deux ans. J’en joue tous les jours et ça avance doucement. Je connais plein d’accords et je chante juste en m’accompagnant. Il arrive de temps en temps qu’on me demande d’apporter ma gratte dans certaines fêtes pas seulement pour la voir mais pour que j’en joue et il y a même des convives pour m’écouter… Savoir ce qu’ils en pensent est une autre paire de manches et les phrases du genre : « C’est pas mal ce que tu fais ! De toutes façons, quand on voit les conneries qu’ils passent à la radio, pourquoi pas tes trucs» n’encouragent qu’à moitié même si c’est dit très gentiment… Mais c’est pas suffisant. Je veux faire bien plus de bruit que ça. Je veux faire partie d’un groupe, mais pas à la guitare ni seulement au chant. Je veux faire de la basse ! Pour jouer « Careful with that axe Eugene » et gueuler comme Waters ! Certains disent que sa ligne de basse fait « SOL-sol » mais je trouve que ça fait plutôt « RE-ré », peu importe, le faire à la guitare, c’est nul. On ne va pas m’offrir une basse avec le sourire comme pour ma guitare, il faut rêver, mais pas trop.
J’ai eu seize ans au début de l’année, je peux donc bosser un mois pendant les vacances et gagner assez de sous pour m’acheter une basse et d’autres objets précieux comme un électrophone stéréo et un magnétophone. Après avoir fait chier un peu tout le monde pour qu’on m’embauche (« Non, on peut pas, t’es encore lycéen, t’es trop jeune, on prend des étudiants… »), je finis par trouver un boulot avec un peu de piston du père d’un copain. Je vais travailler dans un service courrier à Paris. Je pourrai aller aux adresses dont je dévore les pubs chaque mois dans Rock & Folk mais le hasard en décide autrement. Le premier jour de boulot, en descendant du train, au lieu de sortir cour de Rome à la gare Saint Lazare, je sors cour du Havre et en me perdant pour retrouver mon chemin, je passe devant une boutique que je connaissais pour y être déjà venu petit quand avec mon grand-père, on revenait de la foire à la ferraille ou de la foire de Paris : Le Discobole.
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Le magasin a bien évolué depuis, il a encore un rayon classique où mon grand-père trouvait ce qu’il cherchait, mais il vend aussi des disques pop, des guitares électriques et des basses ! Il n’y a pas cinquante basses exposées, seulement deux. Mais une des deux répond magnifiquement à mes critères : elle coûte moins de cinq cents francs et elle a un petit truc en plus : des cordes toutes noires !
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Je cesse de rêver devant la vitrine de la boutique fermée et je finis par trouver mon chemin : Cour de Rome, place Saint augustin, Miromesnil et j’arrive bien à la bourre rue La Boétie où se trouve mon boulot pourvoyeur de basse. Au lieu de m’engueuler, le patron du service m’explique : « Quand tu descends du train, tu suis le flux de voyageurs qui va vers la droite dans la salle des pas perdus, comme ça, t’es sûr de sortir du bon côté ». Il a raison, il n’y a même pas vraiment besoin de réfléchir, on est comme portés par le courant.
Le boulot est sympa. J’ai pigé en une journée. On s’occupe d’envoyer et de recevoir des lettres et des paquets, on emballe, on affranchit. Trois fois par jour, on trie sur un petit charriot le courrier qui va à l’étage auquel on est affecté, on le distribue dans les bureaux et on prend le contenu du panier «départs » de chacun pour le redescendre, l’affranchir et l’envoyer. La seule difficulté est de retenir une kyrielle de noms pour ne pas se gourer de destinataire.
Je me vois bien faire ça une grande partie de ma vie. Je quitte le lycée, je ne voulais pas y aller de toutes façons, je voulais me mettre à bosser après le BEPC. Je reste chez mes parents jusqu’à devenir musicien. Je peux m’acheter une guitare à cinq cents francs tous les mois et il me reste un peu d’oseille d’argent de poche. Le rêve !
En sortant du boulot, je fonce au Discobole pour voir de plus près ma future basse. Mais le monde de la musique est, ce soir-là, plus dur que celui du travail.
La première phrase du vendeur est : « Non ! On ne touche pas aux instruments ! » Quand je caresse la grosse corde de MI toute noire de « ma » basse et que je la trouve douce.
Ensuite, il répond fermement « non » à toutes mes questions :
- Non, tu ne peux pas essayer l’instrument, seuls ceux qui achètent essayent.
- Non, il n’y a pas de housse ni d’étui ni de jack avec, même pas un médiator, juste une tige pour régler le manche.
- Non, je ne peux pas inscrire « vendu » sur cette basse et te la garder jusqu’à la fin du mois.
- Non, même pas si tu verses des arrhes.
- Non, j’en ai pas d’autre en stock, si elle est vendue avant que tu puisses l’acheter, il faudra attendre un certain temps pour en avoir une autre.
Dans le train de banlieue qui me ramène chez moi, je suis un peu décontenancé mais une chose est certaine : si le 31 août cette basse n’est pas vendue, elle sera à moi.
C’est une EKO, « made in Recanati, Italy », c’est écrit sur la tête. Les couleurs, crème pour la caisse et blanc pour la plaque, ne sont pas folichonnes, mais les cordes noires lui donnent un air qui me plait beaucoup. Et elle réussit l’exploit de me faire oublier, pour un temps au moins, mes rêves de Precision et de Jazz Bass.
Ensuite commence la longue attente. Un mois, c’est long. Tous les matins et tous les soirs, je fais le détour pour vérifier si « ma » gratte est toujours là. La dernière semaine, je renonce même à entrer dans le magasin, je sens bien que j’exaspère le vendeur à contempler l’instrument ou à le surveiller en fouillant dans les bacs de disques.
Heureusement, au boulot, la cantine est bonne et les gens sont sympas. J’ai soûlé tous ceux qui ont bien voulu m’écouter sur le thème : ma-basse-que-je-veux-et-que-j’ai-peur-qu’elle-soit-vendue-avant-le-jour-de-la-paye et j’ai droit à des :
- Alors, ta guitare, toujours en magasin ?
- Ouais, je l’ai vue ce matin.
- T’inquiète pas, elle est pour toi, personne d’autre l’achètera !
- Merci !
Et il y a des compensations qui donnent la frite. Par exemple, de porter un télex ou un télégramme au bureau de la cheftaine des « perfos ». Les « perfos », ce sont une bonne trentaine de jeunes femmes qui sont dans une salle grande comme une salle de classe, un peu comme un pool de dactylos sauf qu’elles ne tapent pas des textes mais font des trous dans des cartes perforées. Leurs machines au clavier réduit font deux fois plus de bruit que des machines à écrire. On entre par le fond de la salle, on les voit toutes de dos, pour aller dans la cage de la cheftaine. Quand on repart dans l’autre sens, elles sont toutes de face. Certains regards, certains sourires, me font frissonner. C’est sans doute, en moins intense, ce que ressent un chippendale qui prête trop d’attention à son audience. Et il y a le joli décolleté de celle qui est au troisième rang, connu par tous les hommes de la boite.
J’aime bien aussi faire le liftier dans le dernier ascenseur à commandes manuelles de l’immeuble. On a pour consigne de bien gérer les appels pour faire le moins déplacements possible et de stationner au rez-de-chaussée. En ce qui me concerne, je traîne autant que faire se peut vers le sixième étage et j’y fonce dès que sa lumière d’appel s’allume. Une fois sur deux, c’est la très belle femme qui porte souvent des jupes courtes qui a appuyé sur le bouton. Elle reste volontiers à discuter un moment avec moi et un jour elle me dit, l’air satisfaite :
- Ah ! J’espérais que ce serait vous ! Vous êtes bien plus rapide que les autres pour venir me chercher.
Je pique un fard et elle en a l’air ravie.
C’est le 31 août. J’ai payé mon coup d’adieu la veille. Le boss, sympa, me laissera partir une heure plus tôt pour que je puisse enfin aller acheter ma gratte.
Arrivé dans le magasin, je vais directement vers MA (enfin !) guitare, je la décroche et je me pointe à la caisse en clouant le bec au vendeur en lui disant :
- Je l’achète !
- Ah ! Bon, d’accord….
- Je peux l’essayer ?
- Ben, on n’a pas vraiment le temps, là…
J’ai décidé de ne pas m’énerver, mais… Il me donne la tige de réglage et je quémande à nouveau une housse :
- Là, je vais prendre le train de banlieue, j’ai peur de l’abîmer !
- Bon, on va te l’emballer.
Il prend deux journaux qui traînent dans le coin et un rouleau de scotch et enrubanne ma basse façon momie. Je la transporte comme ça dans le train. Je m’en fous, j’ai une basse !
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Je l’utiliserai tous les jours pendant très longtemps. Elle figurera sur tous les morceaux du disque autoproduit de mon groupe de free jazz et son diapason court, avenant pour les débutants et les enfants, permettra à des copains et à mes fils de faire leurs débuts dans les pas de Pastorius, Sting et compagnie.
Quand elle deviendra inutilisable à cause d’une fissure longue de toute la caisse, mon pote, grand ponte de la basse dans nos contrées, trouvera un moyen de la rendre jouable à nouveau. Je ne sais pas comment on fait pour régler une basse dont la CAISSE est vrillée ??? J’en ai rêvé, il l’a fait. Alors, merci à lui !
Comme il me l’a gardée pendant un an pour accomplir ce prodige, j’ai trouvé durant cette période une sœur quasi jumelle à ma basse, à un petit prix.
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Le vendeur, très sympa au demeurant, me l’a envoyée dans du plastique à bulles recouvert de, devinez quoi ? Papier journal !
Dernière édition par Dark Pink le 13 Aoû 2016, 20:29, édité 1 fois.
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Re: Un conte de Noël

Messagepar pilgrim » 27 Déc 2014, 19:37

J 'ai eu une guitare EKO également,une vague imitation Fender.A l'époque (début des 70') elles étaient très répandues car plutôt bon marché.C 'était juste avant le déferlement Ibanez.
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Re: Un conte de Noël

Messagepar gillesmon » 27 Déc 2014, 19:57

pilgrim a écrit:Elle est magnifique cette gratte.Et très bonne allusion à ce putain de Fa barré qui nous a tous fait hurler quand on apprenait Le pénitencier :))



Pas le souvenir d'avoir tant souffert que ça, mon prof me l'avait apprise en faisant un demi-barré pour le Fa (juste pincer les cordes aiguës avec l'index).
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