- Tu t’écrases ! Tu parles tout le temps à tort et à travers ! Ben là, tu dis rien ! Tu leur dis pas de pas trop boire et tu fais pas de remarques si ya plus de bouteilles que de bouffe. Je sais que tu veux bien faire, mais ça n’arrange rien. Les adultes aiment pas qu’un lardon leur fasse la leçon !
Prévenu de la sorte, j’étais détendu…
De fait, le repas s’engage plutôt bien. Je suis les consignes à la lettre et ça semble marcher. Il y a même un peu de soleil et la couperose des joues de mon oncle me paraît moins répugnante qu’à l’habitude. Voyant que mon cousin, de dix ans mon aîné, ne boit qu’un verre de vin alors qu’il semblait suivre la pente de ses parents lors de nos précédentes visites, je surmonte mon dégoût pour le pinard et en accepte un quart de verre pour faire comme tout le monde (« A la bonne heure ! ») Je ne bois pas tout, mais j’ai fait ce qu’il fallait : mon père me fait un clin d’œil.
A la fin du repas, tout le monde est souriant, c’était déjà arrivé par le passé, mais ça faisait si longtemps. Mon père raconte ses sempiternelles histoires de boulot et on se marre même à celles qu’on connaît déjà. La conversation dérive sur les enfants, l’avenir et ce qu’ils veulent faire plus tard et comme on bosse tous bien à l’école, on est félicités. Dans cette ambiance agréable et sans doute grisé par une gorgée de vin aussi inhabituelle pour moi, je décide de faire mon « coming out » quand on me demande le métier que je veux exercer: non, je ne veux pas être fonctionnaire comme toute ma famille ou presque, je veux être musicien ! Je veux jouer de la guitare, chanter, faire de la pop music ! Comme les mecs de Pink Floyd, comme les mecs de Woodstock. Mais il me faut des sous pour acheter une gratte qui coûte deux mois de salaire de mon père… Dans une autre ambiance, ma révélation aurait jeté un froid et une tournée générale de déprime aurait fini d’achever ma tante et mon oncle. Mais là, rien de tout ça. Ils sourient et sourient encore plus en se jetant des œillades quand mon cousin me questionne l’air malicieux :
- Tu veux une guitare ? C’est ça ? Faut apprendre, c’est pas facile, les cours aussi, ça coûte des sous.
- Ouais, mais j’ai un pote qui m’apprendra, il en joue. Et je bosserai, c’est ça que je veux faire ! Rien d’autre. Alors je serai pas faignant !
Il se lève et me dit de le suivre sous le regard amusé de ses parents et intrigué des miens.
Arrivé dans sa chambre, il s’allonge sur le parquet à côté de son lit, tend son bras qui disparaît en dessous et en ressort un gros tas de poussière qui racle le sol et sous lequel on distingue une guitare. Il dit :
- Si tu la veux, elle est à toi. J’en ai fait un peu dans un groupe yéyé, il y a quelques années, mais j’en ai eu marre et j’ai plus besoin de cette guitare.

Je suis tellement heureux que je ne sais pas quoi dire. En revenant dans la salle à manger, ma tante rigole en voyant ma tête et époussette l’instrument :
- Je vais enfin pouvoir nettoyer sous son plumard !
Ma mère me demande :
- Tu as dit merci, au moins ?
Je bredouille un « Merci » si faiblard que tout le monde rigole.
Mon père en rajoute une couche :
- C’est pas tous les jours qu’on trouve un moyen de lui clouer le bec !
La gratte est immense, magnifique. C’est une Royal électro-acoustique à manche en aluminium. Même sans ampli, je vais pouvoir en jouer et entendre quelque chose. Elle n’a plus que quatre cordes. Mon cousin me montre quelques positions que je note sur un bout de papier pendant que ma mère et ma tante font la vaisselle et que mon oncle fait découvrir « Sammy Davis Jr, un rude chanteur ! » à mon père.
Je ne me souviens pas très bien de la suite, j’étais sur un nuage. On me l’a racontée : j’ai refusé qu’on mette la guitare dans le coffre pour la rapporter à la maison, je l’ai gardée contre moi pendant tout le trajet sans dire un mot.
Un mois plus tard, j’ai droit à un peu d’argent pour acheter des cordes neuves. Je fonce chez mon pote gratteux et il installe les cordes sur ma guitare. Il m’apprend deux morceaux. Le tirant bien trop fort me bouzille les doigts, mais je répète à n’en plus finir « La poupée qui fait non » et « Le pénitencier » avec son putain de Fa majeur en barré. Quand je finis par la brancher sur un vrai ampli, elle ne fonctionne pas. Après avoir gratté les contacts, j’obtiens un son crachotant mais bien rond en clair et des montagnes de larsen quand je veux de la disto.
Bien souvent, quand j’en joue, je pense avec tendresse à mon cousin qui m’a offert ma première guitare.
Après des années de bons et loyaux services, on ne le voit pas bien sur la photo, mais ma gratte se délabre un peu, le binding se transforme en « sucre » et attaque le bois de la table d’harmonie. Je vais la faire rénover.
Inutile de vous dire que je crois encore au Père Noël et que je pense qu’il peut passer n’importe quand.
Joyeux Noël à tous !










