Bang Bang (3 / 4).
J’avais eu une trouille bleue… Bien que ne discutant qu’avec moi-même dans le carcan tourmenté de ma boite crânienne, j’avais eu un mal fou à me l’avouer, mais c’était bien une peur paralysante qui m’avait empêché de jouer… Et de chanter. Les artistes appellent ça le trac, moi j’appelle ça la trouille : j’avais presque failli vomir !
On était censés passer la soirée à cinq ou six chez mon pote Alain avec sa frangine et deux ou trois autres pour profiter de l’absence de ses parents. Puis deux copines sont arrivées, puis son voisin d’en face, un pote lui-aussi. Solange, la sœur d’Alain, a eu l’idée d’appeler tous ceux qu’on connaissait et dont on savait qu’ils étaient susceptibles d’être dans le coin. En une heure, on était une trentaine. Chacun avait apporté un truc à bouffer et des disques. Une boum improvisée. Quand tout le monde avait fini par ne plus danser et s’asseoir, on avait baissé le son et Coralie, une étudiante en espagnol, comme Alain, avait pris sa guitare classique et commencé à jouer malgré la chaine qui continuait à envoyer du son et le bruit des conversations. Solange avait éteint la musique et demandé :
- Vous nous faites un petit concert ?
En s’adressant à Coralie et moi. Nous avions acquiescé et Coralie avait commencé par chanter des chansons en espagnol avec sa très belle voix ; beau succès, bien applaudi, on ignorait presque tous qu’elle chantait aussi bien. Comme c’était la guitare d’Alain, elle la lui avait tendue naturellement et, alors qu’il allait me la passer, quelqu’un lui a demandé de chanter. Il a d’abord refusé :
- Je chante pas, je fais du classique.
- Jamais ? Ca doit bien te tenter, ya plein de belles chansons en espagnol.
- L’autre jour, j’ai essayé Punay de Yupanqui, on l’a étudiée en cours, mais… Je peux essayer, si vous voulez…
- Une chanson ! Une chanson !
- Ok, vous l’aurez voulu !
Il s’était mis à chanter. C’était la première fois que je l’entendais chanter depuis la chorale d’où on s’était fait virer en même temps en troisième. Je connais ce mec depuis la maternelle ! Je ne l’avais jamais entendu chanter aussi bien. Je m’étais rendu compte aussi que, dans le couplet final où il faut baisser la voix et taper doucement sur les cordes du plat de la main, lui qui est asthmatique, respirait mal. Et pourtant il avait fini la chanson sans que personne ne s’en rende compte, sauf moi et sans doute sa frangine. Il avait surement pris une bonne bouffée de Ventoline ensuite, en douce.
Et subitement, j’avais commencé à ne plus me souvenir de rien. J’étais tétanisé, je respirais comme Alain. L’asthme n’est pas contagieux. La trouille si !
Je voulais commencer par leur faire « Stagolee » la dernière chanson que j’avais bossée, mais à part la première phrase : « Stagolee was a bad man… » plus moyen de me souvenir d’un autre mot. Alors j’ai refusé la guitare en bredouillant une excuse pitoyable :
- Nan, je connais rien en Espagnol.
- On s’en fout, tu chantes en Français ou en Anglais, c’est comme tu veux, on n’est pas à la fac.
- - Nan, ça collerait pas avec… l’ambiance… Et pis je connais pas grand-chose, de toutes façons…
- Hein ? Tu rigoles, d’habitude dès qu’on te file une guitare, on peut plus te la retirer des pattes et on peut plus t’arrêter ! Tu veux pas jouer !?
- Nan… Je… Nan…
C’est Solange qui m’avait interpellé. Elle avait l’air furieuse. C’était tout ce que je ne voulais pas. Je me rendais compte que depuis quelques temps, j’étais en train de lui jouer une variante masculine de « Bang bang », la chanson : je la connaissais depuis aussi longtemps que je connaissais son frère et très vite nous nous amusions tous les deux à dire, à chaque fois qu’on se voyait, qu’on se marierait quand on serait grands.
Nous étions « grands ». Et je rêvais à son sourire, à ses longues jambes dans ses pantalons pattes d’eph et à ses chemisiers ouverts sur trois boutons. Je sentais des envies impérieuses de la « marier » sur le canapé, le tapis, voire le carrelage… ou simplement de caresser ses cheveux fins : « Bang ! Bang ! You shot me down… » Quand elle m’avait demandé de chanter, j’étais aux anges mais la peur panique de la décevoir m’avait cloué.
Après ça, pendant plusieurs semaines, ma guitare, qui était ma meilleure amie dans la catégorie objets, était devenue inquiétante, hostile…
Peu de temps après, j’allais jouer chez un copain guitariste autant pour voir sa nouvelle Framus que pour renouer avec ma gratte à moi. Jouer à deux me faciliterait certainement la tâche.
Mais la vieille guitare qui traînait dans un coin de sa chambre avait volé la vedette à sa nouvelle acquisition. J’étais scié :
- C’est la guitare de Bruno, le mec qui jouait avec la chorale ! Qu’est-ce qu’elle fout là ?
- Il me l’a filée quand il a acheté une Epiphone. Maintenant que j’ai ma Framus, je la vends, cinquante balles. Si tu la veux…
- Tu parles que je la veux !

C’était avec cette guitare qu’il jouait lors de la « soirée musique et poésie » du collège. Il était assis sur un tabouret de bar et toute la chorale, composée à 90% de filles, était assise par terre à ses pieds. Elles le regardaient toutes avec des yeux enamourés. C’était même pas lui qui avait eu l’idée de cette mise en scène.
Un jour, il était arrivé au collège avec cette gratte en bandoulière dans le dos. Il avait du paumer sa lanière et l’avait remplacée par une ficelle un peu épaisse. En attendant que ça sonne, il discutait en faisant de grands gestes, il avait l’air tellement cool qu’il y avait un attroupement autour de lui.
Il en jouait assez haut, comme pour se protéger avec. Cette gratte, c’était un gratte magique, à la fois arme et bouclier, il me la fallait.
Quand je me suis mis à jouer dessus, j’ai déchanté. Mon pote se marrait :
- Pas facile l’engin, hein ?
- Comment il arrivait à jouer « L’éducation sentimentale » de Forestier là-dessus ?
- Je sais pas… C’est un bon, c’est tout.
Ma jalousie s’était transformée en admiration. Mais j’étais persuadé qu’il avait fait une erreur en laissant cet instrument à quelqu’un d’autre, maintenant que je l’avais, je sentais ma confiance remonter en flèche. C’était un test : si on arrive à jouer là-dessus, tous nos vœux se réalisent. Je demandais quand même :
- Il l’a eue où, cette guitare ?
- Au tir, à la fête foraine !
Bang ! Bang ! On n’en sort pas.