par Unserious Sam » 07 Mai 2018, 09:22
Les mouettes chiaient sans concession ni vergogne sur les bittes d’amarrage (la scène se situe dans un gros port). Des embruns, qui étaient tout sauf russes, fouettaient le visage des rares promeneurs, curieux égarés en ces lieux en cette journée d’automne par laquelle on aurait hésité à mettre un escargot dehors de peur de le noyer.
Le ciel était si plombé qu'on en sentait le poids sur nos endosses. Une herse de pluie avait décidé de barrer tout chemin aux téméraires. Pourtant j'étais là, contemplant malgré moi le marasme au travers de mes yeux mi-clos, engoncé dans mon lardosse, le bitos enfoncé jusqu'aux esgourdes. J'étais là parce qu'il le fallait. Parce qu’on m'y avait envoyé, dépêché.
"On", c'était le Dabe. Le grand chef, le Chef suprême. Il savait que tout le monde, à la maison poulaga, l'appelait "le Vieux". Mais il n'aurait mieux pas valu qu'il entende un de ses poulets l'appeler commack. C'eût été direct la porte, avec pertes et fracas. Le respect, ça se discute pas, ça s'impose.
Or donc, Achille (c'est le blaze du dabe, un gonzier avec le crâne en peau de fesses, façon Kojak mais sans la sucette) m'avait envoyé en mission ce jour-là. En plein mois de novembre, sur le port du Havre... On rêve en général à des destinations plus choucardes, t'es d'accord avec mézigue, non ? Bref, le topo... un paquebot devait arriver ce jour-là, avec à son bord un gros parrain de la schnouff, soi-disant incognito... Sauf que le Dabe, lui, avait tous les rancards : le blaze du type : Ricardo Goncalves, sa description physique : petit, bedonnant, la tête d'une olive avec les cheveux huilés, se déplaçant comme un culbuto toujours sur le point de tomber et avec à son bras, en permanence, une gisquette façon prostipute moulée à la louche perchée sur des cannes à côté desquelles des échasses ressemblent à des cure-dent. J'avais aussi des compléments de description : la taille du gars, à qui un nain de jardin, en comparaison, eût ressemblé à Hulk, son accent, à couper au couteau-scie, sa manière de s'exprimer en tourbillonnant des bras tel un moulin de Hollande pris sous une tempête force 6, sa façon de s'habiller : costume en alpaga grège et panama vissé en permanence sur le dôme pour cacher sa calvitie naissante.
Bref, vous en conviendrez, pour de l'incognito, ça se posait un peu là ! Mais le Dabe avait ses sources, sorties d'on ne sait quelles montagnes de secrets... Et moi, j'étais là, les pieds dans l'humide et la tête sous la menace constante d'une mouette farceuse, à guetter l'arrivée d'un paquebot ayant bravé douze heures de houle, avec à son bord un crapaud valant au bas mot vingt millions de dollars et qu'il faudrait alpaguer en loucedé, en toute discrétion. J'avais connu des missions plus pépères, espère un peu !
Je scrutais tellement l'horizon que ça m'en faisait mal aux yeux. La grisaille, y rien de tel pour vous engourdir les pupilles. A force de faire le point, on ne voit plus rien. Et au bout d'un moment, on divague : on voit des formes, des couleurs, du jaune, du mauve, du vert, une vraie fête foraine, c'est tout juste si on ne sent pas les merguez en train de griller. Sauf qu'on est au Havre, en novembre, sous la flotte poissarde, insistante et pénétrante. Cette considération a le don de nous remettre les pieds sur terre, ou du moins ce qu'il en reste. "Courage San-A" me dis-je in petto et en français, "Achille t'a planté là, il aurait pu envoyer Mathias, Jérémie, Pinuche ou le Mastar... S'il t'a envoyé dans ce bourbier, c'est qu'il t'a à la bonne, et que cette affaire lui tenait suffisamment à cœur pour envoyer une épée plutôt qu'un sous-fifre. L'idée de Béru à ma place, ressemblant à une baleine échouée sur la plage, ou de Pinaud, tentant de rallumer son vieux mégot en se battant contre le vent ennemi et la pensée du rouquemoute et du noirpiaud en proie à leurs atermoiements familiaux réussirent à me redonner un semblant de sourire.
J'en étais là de mes divagations lorsque j'aperçus au loin comme un petit pois, ballotté sans ménagement sur la crête des éléphants gris-vers chers à Alain Souchon. Sans nul doute le paquebot qu'on m'avait demandé d'attendre. Le navire apparaissait et disparaissait au bon gré-mal gré de la houle et on ne pouvait s'empêcher de penser que les passagers devaient avoir le cœur bien accroché pour ne pas aller au refile, piégés malgré eux sur ce toboggan improvisé. Au fur et à mesure que ce qui, au regard du contexte météorologique, ressemblait à un frêle esquif, se rapprochait du rivage et de la terre salvatrice, j'avais le palpitant qui badaboumait de plus en plus vite. Enfin, quoi ! La mission qui m'avait été confiée n'avait rien de délicat ! Il s'agissait de neutraliser un bonhomme au physique certes insignifiant mais à l'aura conséquente. Le type ne devait pas voyager léger, si vous voyez ce que je veux dire. Son entourage devait être bourré de gardes du corps, discrets mais efficaces, chargés à la magnum. Alpaguer, alpaguer, il en avait de bonnes, l'Achille ! Il allait falloir jouer serré, genre diplomate, mousse et pampre, tout dans le suave !
Je gambergeais encore sur l'art et la manière d'opérer lorsque qu'un coup de sirène me tira de ma rêverie... Le bateau, avec à son bord l'olive délinquante, accostait. C'était là que l'action s'imposait !
Abondance de biens n'amasse pas mousse