Dernier épisode:
Langues O
Pour l’étudiant en anglais que je suis devenu malgré moi - je n’ai pas quitté les études après la troisième, j’ai eu le bac malgré ma mauvaise volonté et j’ai du mal à l’avouer, mais j’ai aimé être lycéen - une chose s’impose : un séjour linguistique. Mon aversion pour les voyages a été vaincue quand on m’a laissé entendre que je finirai par aller en Angleterre comme jeune homme au pair :
- Un mec comme toi, aîné d’une famille nombreuse qui se démerde dans toutes les situations avec des gamins de tous âges, c’est une denrée recherchée ! Tu pourras passer un an gratos chez les rosbifs. Quand tu reviendras, tu causeras l’anglais comme The Queen et après, tu pourras devenir interprète et voyager dans le monde entier ! L’allemande qu’on a hébergée pendant un an, elle est devenue interprète, elle nous envoie des cartes postales de partout !
Ainsi parlait Alain, mon pote de toujours, pensant me convaincre d’aller vivre pendant une durée monstrueuse ailleurs qu’ici ! En plus, il avait raison, chanceux comme je suis, ça me pendait au nez.
J’avais donc préféré faire semblant de postuler pour jeune homme au pair (« Ils t’appellent pas pour le poste à l’étranger ? – Non, c’est bizarre, ils veulent p’têt que des filles… ») et j’avais bossé chez un couvreur pour avoir les quelques sous qui me permettraient d’aller 15 jours, pas plus, à Londres. Je comptais bien gonfler ce séjour à un mois ou deux en l’inscrivant sur un éventuel C.V.
J’avais entraîné Alain dans le « trip ». Faut pas non plus pousser, j’allais pas y aller tout seul, quinze jours, c’est déjà bien long. Directement sortis de Victoria Station, on avait foncé à l’auberge de jeunesse d’où on était sortis aussi vite qu’on y était entrés :
- Vous n’avez pas de carte et on est complets pour les trois prochaines semaines, il aurait fallu réserver.
Au départ, on croyait qu’il suffisait de dire : « Bonjour ! On est jeunes ! » pour qu’ils répondent : « OK, on va vous héberger. » L’Hôtesse nous avait donné l’adresse d’un hôtel sur Holland Park Avenue qui pourrait nous convenir. Un hôtel pour jeunes, constitué en dortoirs non mixtes de 8 ou 10 lits. Une sous-auberge de jeunesse en moins cher. Pour des fauchés comme nous, c’était parfait.
La première semaine se passe entre Portobello Road et ses boutiques de bric à brac, le magasin Virgin de Notting Hill Gate, les machines à sous de Piccadilly et Hyde Park où on va écouter quelques speakers debout sur des chaises qui engueulent le gouvernement et tous les gratteux qui se présentent. On est jaloux, on n’a pas pris de guitare pour être légers en prévision du stop qu’on ferait pour rejoindre la région des lacs dans le nord du pays et ça nous manque cruellement. Quinze jours ailleurs, ça me soûle déjà pas mal, mais quinze jours sans guitare, c’est carrément de la torture.
Le soir, on discute dans la salle commune en anglais de cuisine avec les gens qui représentent plus de 20 nationalités. Si on les considère, l’idée selon laquelle les français sont des quiches en anglais et tous les autres ne le sont pas est totalement fausse. Avec deux suédoises, serveuses dans leur pays, qui citent Shakespeare, je suis le seul à causer à peu près correctement l’anglais. On y joue de la guitare mais pas moyen de s’en faire prêter une pour cinq minutes. J’ai l’impression que je n’ai pas une tronche de guitariste, j’ai pourtant les cheveux plus longs que tout le monde ici…
On va payer la chambre à l’avance tous les jours dans le bureau du gérant qui est français. C’est là où je l’ai rencontrée. Son rire sonore a interrompu la conversation impérissable que j’avais avec le patron de l’hôtel. Elle m’expliquera plus tard qu’elle avait préparé une phrase parfaite en anglais pour demander une chambre pour elle, sa copine et son frère et que le son de nos voix toutes deux teintées de parigot l’avait écroulée.
Je me retourne et, pendant que nos amis respectifs descendent aux chambres, nous nous mettons à discuter tout doucement, gentiment, comme si on se connaissait depuis longtemps. Elle élève la voix, puis parle tout bas, secoue ses longs cheveux et sa frange puis plisse les yeux pour dire qu’elle aime les arpèges quand je lui dis que je joue de la guitare. Elle étudie le chinois. Un jour, elle ira en Chine, mais pas en Chine populaire, à Taiwan. Je fais du théâtre et de la musique, elle serait ravie de me voir jouer. Elle a une guitare classique mais elle se trouve très peu douée, quand on rentrera en France, elle me la prêtera et je lui donnerai des cours. Quand on rentrera… Justement ! J’ai l’impression qu’on a envie de rentrer maintenant tous les deux. Elle est venue là pour faire visiter Londres à son frère qui est nul en anglais et moi parce que j’y suis quasi obligé, rapport à mes études, mais comme rendre son frère meilleur en Anglais semble une cause perdue et que ma motivation pour les voyages est inexistante…
On serait bien restés là à causer toute la journée, mais le petit frère remonte des chambres pour houspiller sa sœur : « Mais qu’est-ce que tu fais ? Pourquoi tu lui causes ? On le connait même pas ! »
Alain est remonté lui aussi mais il me connaît bien, quand il a m’a vu discuter les yeux brillants avec Cécile, c’est son prénom , il a attendu sans rien dire en se marrant discrètement. Quand on se retrouve tous les deux, il m’attaque l’air amusé :
- C’est dommage qu’on parte demain, t’as fait une touche, on dirait.
- Ah ? Tu crois ? T’es sûr qu’on est obligés de partir demain ? On peut pas rester quelques jours de plus ? On n’a pas vu grand-chose de Londres, tout compte fait…
- Me dis pas de conneries. Tu connais même pas les monuments de Paris, t’en a rien à foutre de ceux de Londres ! C’est la nana qui te donne envie de rester !
- Ouais, d’accord, c’est vrai, mais on s’est mis à causer si vite et si bien, c’est rare ça !
- OK, t’es amoureux, on reste.
Avoir un bon pote, c’est irremplaçable.
A partir de ce moment, je passe mes journées à visiter la ville en attendant impatiemment le soir. On passe par Hyde Park à chaque retour pour glaner éventuellement quelques minutes de guitare, en vain.
A part Cécile, les deux autres voient d’un très mauvais œil notre proximité et refusent de changer leur planning de visites prévu à l’avance. Dès qu’on se retrouve dans la salle commune ou la salle de télévision de l’hôtel, je finis toujours à côté d’elle et elle semble apprécier ma compagnie.
On voit « Teach In » pour la Hollande gagner l’Eurovision avec « Ding ding dong » et les Shadows finir deuxièmes pour l’United Kingdom dans une salle comble où la rigolade polyglotte et faussement chauvine rend la soirée vraiment sympa. Mais pour l’intimité, on fait mieux…
Un soir où est diffusé très tard un film d’horreur, une sombre histoire de main coupée de peintre assassiné qui venge son « maître » en zigouillant le meurtrier et ses complices, Cécile reste soi-disant pour le regarder et j’en fais autant, le petit frère qui prend son rôle de chaperon trop au sérieux nous laisse enfin sans surveillance ! La main qui se déplace comme une araignée terrifie Cécile qui se blottit contre moi et me plante ses ongles dans le bras. Je suis aux anges et lui vole un baiser sur les cheveux car elle finit par s’endormir sur mon épaule. Nous n’irons pas plus loin ce soir-là car nous nous endormons l’un contre l’autre.
Le lendemain, m’étant rapproché une fois de plus d’elle, je pose ma tête sur ses jambes, elle sourit et se penche pour m’embrasser, enfin… Mais le frangin fait irruption dans la pièce et hurle :
- Ah mais ça va pas du tout, ça ! Si ça continue, j’vais l’dire à Pôpô !
Il prononce ses « a » comme un chti. Il me donne envie de rire et de lui flanquer une paire de tartes, mais l’air très ennuyé de Cécile me retient, visiblement, « Pôpô » n’est pas un marrant !
Effectivement, de retour en France, quand je tourne bien fort la sonnette mécanique qui ressemble à un clé au milieu de la porte de l’appart où habite Cécile, son lourdaud de frère et ses parents, c’est Pôpô qui ouvre et qui m’engueule directement :
- Ca va pas bien chez toi ?! Tu veux casser la porte ou quoi ? On n’est pas sourds !
Courageux mais pas téméraire, je lui sers mon sourire « Cohn-Bendit », travaillé d’après la célèbre photo, que je ne peux réprimer quand je me fais engueuler par qui que ce soit « ayant autorité » et à qui une réplique me serait plus dommageable que bénéfique.
Ce jour-là, Cécile m’offre sa guitare. Elle annonce clairement me la prêter mais tous ses gestes indiquent qu’elle me la donne et j’en suis très touché.

On se revoit plusieurs fois ensuite mais on n’est jamais seuls. Et elle finit par partir pour un an en Chine…
Pendant toute cette année, je travaille ces fameux arpèges qui lui plaisent tant, du moins je le crois. Je finis par apprivoiser le manche large et épais de cet instrument classique et l’action haute ne me fait plus peur. Je me mets même à tricoter un peu de picking.
Nous correspondons par aérogrammes, ces enveloppes bleues sur l’intérieur desquelles on écrit puis qu’on replie et qu’on colle. Ils mettent souvent deux semaines à arriver, les « nouvelles » ne sont jamais très fraîches… J’ai appris à écrire « Je t’aime » en chinois bien longtemps avant de la connaître par un copain étudiant en langues-O lui-aussi et j’en ai tagué un paquet de mes 45 tours, mais jamais je n’ose le lui écrire.

Alain, qui ne voit le monde de la guitare classique que par sa « Vincent Genod », est bien obligé d’admettre que ma « Jacques Camurat » d’étude a un bien joli son. C’est sur cet instrument que je compose ma toute première mélodie en arpèges après des années passées à reproduire les chansons des autres. Elle n’est ni géniale ni originale : DO, FA, SOL ! Mais ce sont mes DO, FA, SOL à moi. La chanson figure sur l’unique 45 tours de mon « groupe ».
Quand Cécile revient de Chine, nous savons tous les deux que « le cœur n’y est plus » mais quand je lui propose de lui rendre sa guitare, elle me dit de la garder « en souvenir ».
Je l’ai de puis tout ce temps et l’utilise régulièrement, mes enfants aussi. Elle sonne toujours aussi bien et ne réclame que des cordes neuves de temps en temps.
Je composerais bien une petite chanson douce avec, un peu country-folk qui dirait un truc du genre :
J’aurais voulu être une rock star.
Je ne suis qu’un mec de banlieue
La tête remplie par des histoires
Que lui racontent ses vieilles guitares.
Sur DO, FA, SOL ; évidemment.